Mali : Diango Cissé, le roi oublié des cartes postales

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Le photographe malien Diango Cissé, 76 ans, chez lui à Bamako, le 26 juin 2021.

Sur les présentoirs des aéroports d’Afrique de l’Ouest, dans les librairies, les halls d’hôtels de Bamako au Mali et jusqu’aux étals des vendeurs de rue, les cartes postales signées Diango Cissé étaient partout. Mais leur discret auteur, comme son patrimoine passé de mode, tombe petit à petit dans l’oubli.

Le photographe a longtemps été le seul à produire des cartes postales dans ce pays sahélien autrefois touristique, avant que n’arrive, à l’aube des années 2010, une guerre contre des groupes indépendantistes puis djihadistes – qui ne cesse de se métastaser depuis.

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Depuis ses débuts en 1973 et pendant une quarantaine d’années, l’homme né à Kita (sud) a de fait sillonné sans relâche un immense territoire. Il a fait connaître au plus grand nombre la beauté des falaises de Bandiagara, au cœur du plateau dogon, immortalisé la pêche sacrée de Bamba, rendu compte de la visite de Mouammar Kadhafi à Tombouctou, ou encore tiré le portrait de jeunes Maliens en habits traditionnels.

Mais d’emblée, Diango – ou Django – lance : « Je ne suis pas photographe ! » Le désormais vieil homme de 76 ans à la barbe blanche et à la santé fragile, rencontré dans sa maison à Bamako par l’AFP, prenait « juste » des clichés, soupire-t-il.

« Les images de la photogénie du Mali »

Rien à voir, assure-t-il, avec les grands noms de la photo malienne : l’essor dans les années 1970 de deux stars, Malick Sidibé (1936-2016) et Seydou Keïta (1921-2001), a fait du Mali une terre de photographie.

Pour le critique d’art et ancien galeriste Chab Touré, Diango Cissé a effectivement exercé son métier « en s’intéressant uniquement à saisir et à vendre les images de la photogénie du Mali ». Et pourtant, « à y regarder de près », son œuvre a « incontestablement et inconsciemment une intention artistique très forte », ajoute-t-il.

Des cartes postales produites par le photographe Diango Cissé, dans sa maison à Bamako, le 26 juin 2021.

Longtemps disponibles partout, il faut désormais les demander à un vendeur attitré devant l’ancienne poste de Bamako, ou bien aller sur les deux présentoirs poussiéreux de la boutique du Musée national, pour trouver des cartes postales de Diango Cissé.

« J’ai commencé la photographie quand j’étais professeur de dessin au lycée de Badalabougou », un quartier de Bamako, se souvient-il. Il tient son prénom Diango du marabout qui a fait accoucher sa mère après qu’elle eut marché 13 kilomètres. Celle-ci aurait promis que si l’enfant survivait à l’épreuve, il prendrait ce nom, raconte-il.

Des tirages par milliers

Avec l’appareil racheté à l’un de ses élèves, il se rend dans le studio de Malick Sidibé pour apprendre les réglages utiles, puis il commence à photographier ici et là. La rencontre d’un Français spécialisé dans la carte postale lui fait choisir ce créneau. La débrouille aidant, il trouve un imprimeur en France, commande des pellicules dans une boutique parisienne et entame sa méticuleuse série des lieux majeurs.

« D’abord, c’était les monuments de Bamako : le marché, la poste, les statues », détaille le photographe. Puis, au gré des visites officielles, l’éventail de cartes postales s’étend au Mali entier, puis à une bonne partie de l’Afrique de l’Ouest.

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Les gains sont maigres mais les chiffres vertigineux : il imprime les cartes par milliers, d’abord 2 000 pour un premier tirage, puis d’autres si besoin. Le portrait d’une jeune fille peule de Tombouctou, photographiée à la volée lors d’un mariage – l’un de ses plus grands succès – sera tiré à plus de 12 000 exemplaires.

Chaque carte est vendue 125 francs CFA (20 centimes d’euro), un prix fixe qui n’a pas rendu bien riche Diango Cissé au fil des ans, bien qu’il ait pu se construire une maison dans le sud de Bamako, où il a installé un studio pour faire des portraits et goûter sereinement à la retraite. Dans cette large bâtisse proche de la mosquée du quartier, il peste de n’avoir « jamais » – hormis une fois, dit-il – eu la reconnaissance de ses pairs ou des autorités.

« Diango Cissé avait ce côté documentaliste que beaucoup de photographes n’ont pas », estime pourtant Tiémoko Dembélé, l’un des responsables de la Maison africaine de la photographie, institution publique bamakoise qui a organisé en 2010 la seule exposition de l’œuvre de Diango Cissé.

L’héritage est d’autant plus important qu’en raison de l’insécurité régnant sur une majorité du territoire malien, « il n’est plus possible de voyager autant qu’à son époque », ajoute M. Dembélé.

Reste qu’un peu de célébrité l’aurait sans doute aidé : comme nombre de ses pairs photographes, il n’arrive aujourd’hui presque plus à joindre les deux bouts. Son fils aîné a bien essayé de reprendre le flambeau en installant une boutique photo devant la maison. Mais la porte est fermée depuis déjà plusieurs mois.

Le Monde avec AFP