Manga : « L’Attaque des Titans », un dernier tome qui voit les choses en grand

Détail de la couverture collector du 34e et dernier tome de « L’Attaque des Titans ».

Voir une grande saga de fiction s’achever est toujours un moment particulier, surtout quand, comme c’est le cas du manga L’Attaque des Titans, celle-ci se sera étalée sur presque douze ans, 139 chapitres et 34 tomes – dont le dernier paraît en France mercredi 13 octobre –, quatre mois après sa sortie au Japon. Un dénouement fort attendu par les plus patients : un million d’albums de la série ont été vendus en France depuis le début de l’année. Les autres ont déjà lorgné sur les épreuves japonaises et les différentes analyses de fans qui se sont multipliées ces derniers mois à propos du sort réservé à Eren Jäger, Mikasa Ackerman et Armin Arlelt, les héros de cette fresque où l’humanité, retranchée derrière les murs d’une cité, est en proie aux attaques et fléaux de colosses anthropophages.

Il serait difficile de revenir sur cette fin sans dévoiler quelques-uns de ses éléments ainsi que certains autres des tomes précédents. Alors si vous redoutez autant les spoilers que les Titans, il vaut mieux passer votre chemin, surtout si vous ne suivez que la version animée, dont la dernière saison sera diffusée en janvier prochain.

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Le dernier volume de L’Attaque des Titans (Shingeki no Kyojin, ou SnK pour les connaisseurs) ouvre sur les dernières heures du Grand Terrassement, où les Titans, commandés par Eren Jäger, le héros passé à l’ennemi, déferlent sur la Terre pour écraser entièrement l’humanité. Durant cette Bataille entre ciel et Terre, des clans humains historiquement ennemis s’allient pour tenter de repousser les Titans avant que l’humanité ne soit totalement annihilée. A leur tête, les amis et anciens compagnons d’Eren qui tentent de raisonner leur ami assoiffé de vengeance.

En oscillant entre combats désespérés et discussions plus intimes entre les personnages – passant du colossal à l’échelle humaine, un ballet qui a souvent réussi à faire oublier les faiblesses du dessin d’Isayama –, l’auteur tente de sceller le destin de chacun des nombreux personnages de cette fresque, de la quasi-divinité Ymir mais aussi de celui des Titans et du mystère de leur création deux mille ans plus tôt.

Planche tirée du 34e et dernier tome de « L’Attaque des Titans ».

Tournée d’adieux

S’il est un talent qu’il faut reconnaître au mangaka de 35 ans, c’est sa cohérence scénaristique. Pourtant, la tentation aurait pu être grande d’abandonner les seconds couteaux dans la masse des combattants et lourdes pertes humaines, pour ne se concentrer que sur la dramaturgie d’Eren, dont le récit personnel et familial est imbriqué dans la grande histoire. Ils furent au fil de l’intrigue tantôt victimes ou traîtres, tantôt espions ou héros, défenseurs ou bourreaux, et Isayama aurait pu faire le choix de l’épure. Il lui préfère une véritable tournée d’adieux, minutieuse et fugace, qui demande de refeuilleter les pages.

En profondeur tout de même, le bédéaste résout trois quêtes qui ont traversé sa saga. Une recherche de vérité, d’abord, incarnée par Armin, en successeur des commandants Erwin et Hansi, qui cherche à connaître les origines de Paradis, royaume entre les murs duquel il est né. Puis la liberté retrouvée par Mikasa, jusqu’ici liée à Eren par une promesse formulée depuis l’enfance. Enfin, l’épopée vengeresse d’Eren. La résilience de celui qui a vu, enfant, sa mère dévorée par un colosse est rendue impossible par la révélation que, par-delà les murs et les mers, on trouve encore le mensonge, l’oppression, la souffrance et la guerre.

Parfait exemple de déterminisme

Les épilogues des mangas de la trempe de L’Attaque des Titans, objets de grands enjeux commerciaux, échappent parfois à leurs créateurs ; ils s’avèrent la plupart du temps radieux et optimistes, pour le bon plaisir des fans. Isayama, là non plus, ne semble pas dévier de sa trajectoire en refusant d’épargner des vies ou de broder de fil d’or des hagiographies. Personne ne ressort glorieux de la guerre. Les protagonistes tirent leur révérence comme ils ont vécu leur aventure : in extremis. Leur comportement tout au long de la série n’est pas excusé à la dernière minute, exception faite pour Eren, dont la folie génocidaire semble finalement faire sens pour l’ensemble de ses camarades.

Au risque de faire souffrir ses lecteurs, l’auteur aime les laisser s’interroger et prendre parti pour différentes personnifications de la moralité et de l’éthique

A rebours des grands héros de manga shonen (destiné aux adolescents) qui parviennent à faire la nique à leur destinée en devenant les meilleurs, Eren, en parfait exemple du déterminisme historico-social, semble sombrer fatalement. Mais c’est la recette d’Isayama et l’une des pistes pour expliquer son succès : au risque de faire souffrir ses lecteurs, l’auteur aime les laisser s’interroger et prendre parti pour différentes personnifications de la moralité et de l’éthique.

De même pour les 20 % restants de l’humanité, parmi lesquels les Eldiens de Paradis, le peuple d’Eren qui voit revenir à lui les vétérans de la Bataille. Si le danger des Titans semble écarté, un quotidien sous la loi martiale et les conflits mondiaux pourrait perdurer. Partant d’une esthétique médiévale fantastique, Isayama paraît désormais esquisser un contexte qui ressemble plus à celui de l’Europe du début du XXe siècle. On a souvent prêté à son récit l’influence d’événements comme la Shoah, mais aussi le Japon démilitarisé par les Etats-Unis après les bombardements de 1945.

Un combat inutile

Au chapitre de conclusion initialement publié dans le magazine Bessatsu Shonen Magazine, Hajime Isayama a ajouté huit pages, épilogue bis que certains fans auront négativement vu comme une tentative d’adoucir le propos ou de laisser une porte ouverte à une future suite. Ces planches quasi muettes et rudes semblent au contraire très éloquentes au sujet de l’ambition nourrie par le dessinateur pour sa série. Elles se déroulent au pied d’un arbre que les lecteurs auront reconnu : c’est là qu’ils ont rencontré pour la toute première fois Mikasa et Eren, qui aimait flâner là. La force d’Isayama réside aussi dans son symbolisme.

Couverture du 34e et dernier tome de « L’Attaque des Titans ».

Plus qu’une grammaire nostalgique, ces pages suggèrent que, depuis la bataille et le retour à la vie civile des vétérans de guerre, de l’eau a coulé sous les ponts, qu’ils ont vieilli et sont morts à leur tour, faisant relativiser ainsi l’épopée. Aussi sanglants et épiques soient-ils, les trente-quatre épisodes de la vie d’Eren et des autres ne sont qu’une étape d’une histoire multimillénaire. Un pas de fourmi dans une ère de Titans. Plus qu’une conquête, Isayama dessine un cercle, un cycle historique caractérisé par la haine. Tous les combats menés par les héros semblent alors vains.

Pour autant, les survivants du Grand Terrassement cultivent une différence majeure avec leurs aïeux : ils savent et se souviennent. Isayama insiste sur le devoir de mémoire des vétérans et blessés de guerre qui, s’ils ne reviennent pas en vainqueurs, rejoignent les leurs comme témoins. En effet, une société privée de sa mémoire, comme l’était jusque-là celle des Eldiens de Paradis, peut-elle réellement faire les bons choix ? C’est ici que réside l’optimisme.

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Hajime Isayama laisse le lecteur patauger dans de nombreuses interrogations et interprétations possibles

La lecture de cette conclusion ne se fait toutefois pas sans amertume. Domine la sensation d’un immense gâchis, pour ces héros que l’on a appris à aimer ou détester. Comme à son habitude, Hajime Isayama laisse, après un moment de sidération, le lecteur patauger dans de nombreuses interrogations et interprétations possibles. La fin du récit donne envie de relire l’intégralité de la série à l’aune de ce dénouement pour tenter d’y déceler les indices avant-coureurs et de voir à quel point le fil de départ était maîtrisé au cœur du chaos et des divers retournements de situation – la marque de fabrique du mangaka.

Bien sûr, la série est imparfaite et abrupte, notamment en raison du feuilletonnage mensuel qui contraint à un rythme soutenu. Mais elle est sans conteste mesurée, assumant son parti pris. Qui a commencé L’Attaque des Titans en découvrant l’horreur pure, le malheur frappant au hasard, l’impuissance face à un fléau macabre ne pouvait se douter d’une fin aussi calculée. Ce qui confirme sa place d’œuvre majeure du manga de sa génération.

L’Attaque des Titans, tome 34, d’Hajime Isayama, traduit du japonais par Sylvain Chollet, Pika Edition, 256 pages, 6,95 euros.