Manon Garcia : « Notre sexualité est façonnée par de puissantes normes de genre »

Manon Garcia.

Qu’est-ce, au fond, que le consentement ? Comment définir cette notion qui est au cœur des discours contemporains sur les violences sexuelles ? C’est la question que pose la philosophe Manon Garcia dans La Conversation des sexes (Flammarion, « Climats », 308 pages, 19 euros). Professeure à l’université Yale (Etats-Unis), l’autrice d’On ne naît pas soumise, on le devient (Flammarion, 2018, réédition Champs, 2021, 9 euros) explore, dans cet ouvrage, les multiples facettes du consentement − et insiste sur les ambiguïtés de ce concept.

Depuis le mouvement #metoo, le consentement, dans le débat public, apparaît comme le concept-clé qui permet de définir la frontière entre le viol et la sexualité « légitime ». Cette idée, qui nous paraît aujourd’hui évidente, voire naturelle, est-elle nouvelle ?

Contrairement à ce que l’on pense souvent, cette idée est récente. Pendant des siècles, le viol, comme l’a montré l’historien Georges Vigarello, a été considéré comme un tort fait non pas aux femmes, mais aux hommes − aux pères, aux maris, aux frères et aux fils de la victime. Ce qui était répréhensible, dans le viol, ce n’était pas la violence infligée à la femme, c’était l’atteinte portée à l’honneur de la famille et à la pureté de la lignée.

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C’est pour cette raison qu’on ne parvenait pas à envisager le viol d’une prostituée : le risque de bâtardise était absent, et la violence exercée envers une femme ne comptait pas. C’est aussi pour cette raison qu’on ne pénalisait pas, jusqu’en 1990, le viol entre époux : le mari pouvait imposer, y compris par la contrainte, des relations sexuelles à son épouse sans que personne s’en offusque.

Le vocabulaire du consentement s’est progressivement imposé, à partir du XIXe siècle, dans un sens libéral. Il est devenu intrinsèquement lié à l’idée d’une certaine égalité entre les sexes : parce que les partenaires sont égaux, une relation sexuelle ne peut avoir lieu sans leur double accord. Le consentement est une manière de considérer que les femmes ont leur mot à dire au sujet de leur sexualité – et c’est relativement nouveau.

Pour penser le consentement, on se réfère souvent à la tradition du libéralisme politique, notamment aux philosophes John Stuart Mill et Jeremy Bentham. Vous estimez que leur réflexion ne peut éclairer la question du consentement sexuel. Pourquoi ?

La doctrine libérale fait une distinction très claire entre la sphère publique, qui est politique, et la sphère privée, qui relève de la nature. La réflexion de John Stuart Mill et de Jeremy Bentham concerne uniquement la première : ils considèrent que le consentement est une manifestation de la liberté individuelle des citoyens évoluant dans la sphère sociale, mais ils n’évoquent pas les rapports familiaux et conjugaux qui se tissent dans la sphère privée.

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