« Marché de brutes », la fatalité poisseuse selon Anthony Mann

Joe Sullivan (Dennis O’Keefe) dans « Marché de brutes », film américain d’Anthony Mann.

Chez Anthony Mann, l’art du western développé durant les années 1950, placé très haut dans la hiérarchie des valeurs cinéphiliques (La Porte du diable, Winchester 73, L’Homme de la plaine), masque quelque peu son savoir-faire dans le noir bien frappé qui l’a précédé. Raison pour laquelle, chez Rimini Editions, on en ressort deux, hélas dissociés. La Brigade du suicide, réalisé en 1947, dont la sortie est prévue pour le 24 août. Et Marché de brutes (1948), qu’on peut se procurer toutes affaires cessantes. Ces deux séries B sont tournées dans le cadre du Studio Eagle-Lion, produites par Edward Small, éclairées par le brillant John Alton, et ont pour interprète principal Dennis O’Keefe, acteur de B movies aujourd’hui intégralement oublié du plus grand nombre.

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Joe Sullivan (O’Keefe) s’évade de prison avec la complicité de sa petite amie, Pat Cameron (Claire Trevor), qui se damnerait pour lui. Dans sa fuite, il kidnappe Ann Martin (Marsha Hunt), la jeune assistante de son avocat, dont il est secrètement épris. En cet équipage, il cherche à retrouver le redoutable Rick Coyle (Raymond Burr), un modèle de salopard machiavélique qui l’a non seulement trahi mais qui, manigançant son évasion, escompte bien qu’il se fera descendre par les flics. C’est donc un double récit qui s’enchaîne à cette cavale, celui de l’indécision de Joe entre ces deux femmes antagonistes, et celui du choix entre sa soif de revanche et la possibilité de tout effacer en suivant Pat sur un bateau à destination de Panama.

Scènes inoubliables

Beaucoup d’ingrédients du genre sont ici à l’œuvre. La voix off d’un protagoniste qui ponctue le récit comme depuis l’autre côté de la vie (celle de Pat). La bipolarité féminine. La noirceur de l’âme humaine. La trahison. Et, bien évidemment, cette fatalité poisseuse qui colle aux basques du héros, scellant dès l’abord un destin tragique qui n’a d’autre voie que de s’accomplir. Les incohérences narratives ou psychologiques y sont emportées par l’atmosphère et la sécheresse du mouvement.

Beaucoup d’ingrédients
du genre sont
ici à l’œuvre

Le personnage d’Anne Martin, figure du bien et de la morale, indéniable point faible du film, semble par ailleurs télécommandée par le bureau de la censure dirigé par Joseph Breen. On n’est pas ici au sommet du genre, mais il n’en reste pas moins que la photo expressionniste de John Alton (alias Jacob Altmann, né dans l’Empire austro-hongrois), ses bords de mer spiralés évoquant Edvard Munch, ses contre-plongées exacerbant la psychopathie du personnage incarné par Raymond Burr, son visage de femme inscrit sur l’horloge qui donne l’heure de la mort du héros, sa lutte à mort et son embrasement final, rendent nombre de scènes inoubliables. Et le film lui-même en tout point digne d’être redécouvert.

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