Marie de Hennezel : « Il faudrait dix fois plus d’embauches pour assurer la dignité des fins de vie de nos âgés »

Tribune. L’abandon récent du projet de loi « grand âge et autonomie », sur lequel comptaient fermement les personnes âgées en perte d’autonomie et leurs familles, les professionnels de santé, les associations et les acteurs engagés dans l’amélioration de leurs conditions de vie, est un choc. Ce ne sont pas les récentes annonces de Jean Castex (10 000 postes supplémentaires dans le secteur du grand âge d’ici à cinq ans) ni le tarif plancher pour mieux rémunérer les interventions à domicile qui peuvent les rassurer. Il faudrait dix fois plus d’embauches pour assurer la dignité des fins de vie de nos âgés.

Si l’on rapproche cet abandon, dont les raisons restent opaques, du mouvement actuel en faveur d’une loi sur le droit de mourir dans la dignité, relancé par le film Tout s’est bien passé de François Ozon, le choc est encore plus percutant. Car il est le signe même de l’âgisme nauséabond de notre société. Comment expliquer que trois présidents de la République se soient engagés fermement sur cette loi grand âge et que trois fois de suite cette promesse ne soit pas tenue ?

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Qu’est-ce qui, dans l’inconscient de nos décideurs, explique ces promesses non tenues, sinon l’âgisme rampant qui vise en fin de compte à exclure les vieux et les vieilles de leurs arbitrages politiques, budgétaires, et même sociétaux.

Conséquences paradoxales de l’âgisme

On m’objectera que l’on a « sacrifié », depuis le début de la crise sanitaire, l’économie de notre pays, le travail et le bien-être des jeunes pour protéger les personnes âgées, et que les décisions sanitaires ont eu d’abord comme objectif d’empêcher un désastre dans les Ehpad. Un objectif louable, certes, car, au vu de la culpabilité collective à l’égard des âgés isolés et vulnérables, nos responsables ne pouvaient se permettre d’accepter un tsunami de décès chez nos anciens. Nous avions été marqués par la canicule de 2003. On a donc protégé nos vieux, mais on les a désespérés. Comme je l’ai dénoncé dans mon livre L’Adieu interdit (Plon, 2020), bon nombre d’entre eux, privés de ce qui leur donnait le goût de vivre, se sont laissés mourir dans la plus grande indignité. Car quoi de plus indigne que de mourir seul, sans un adieu, sans le visage, les mots, la présence d’un être aimé ?

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Le fait qu’en pleine pandémie plusieurs propositions de loi pour une aide médicalisée à mourir aient été discutées comme une urgence au Parlement doit nous interroger. Ne sommes-nous pas devant l’une des conséquences paradoxales de l’âgisme que je dénonce ici ? Il est paradoxal, en effet, de présenter aux Français une loi pour mourir dans la dignité par injection létale, au moment où plus de 100 000 familles vivent les affres d’un deuil impossible à faire, puisqu’on a privé leur proche du droit imprescriptible à l’accompagnement, à l’échange des adieux, à la présence humaine, au moment de la mort.

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