Marie-Françoise Sales : « Le sourire, un appel à l’humanité »

La philosophe Marie-Françoise Sales.

Contribution. L’idée d’humanité est problématique, en particulier parce qu’elle conduit à interroger l’essence de l’homme par-delà la diversité des existences singulières : qu’est-ce que l’humain, si les hommes sont capables de commettre des actes dont l’humanité s’est absentée ? Il peut certes paraître naïf de tenter de penser l’humanité en prenant comme point de départ le sourire. Cette mimique silencieuse qui se dessine sur un visage lorsque certains muscles se contractent aux coins de la bouche et autour des yeux est en effet particulièrement modeste et discrète, le mot « sou(s) rire » en français indiquant d’emblée sa position de retrait. Le sourire est cependant une porte qui permet de pénétrer dans ce qu’il y a de plus humain en l’homme. Sans réduire l’humanité aux sourires – l’humanité n’est pas toujours souriante ! –, ni réduire le sourire à une mimique joyeuse, on peut en effet montrer que, en donnant accès aux multiples dimensions de notre humanité, les sourires permettent de contempler et d’interroger chaque plan de nos existences humaines : physiologique, psychologique, social et culturel, mais aussi moral, esthétique, métaphysique et spirituel.

Prendre en considération le sourire en tant qu’objet de pensée n’a rien d’anecdotique dans la perspective d’une interrogation sur l’humain. On le constate aisément lorsqu’on se tourne vers l’anthropologie et l’ethnologie : là où les hommes sont, il y a des sourires : certains de ces sourires sont spontanés, comme peuvent l’être certains sourires d’enfants, d’autres sont des représentations de sourires, par exemple les sourires tatoués traditionnellement sur les visages des femmes aïnoues et ceux qui s’affichent sur les portraits de l’art le plus contemporain. Le sourire serait-il donc un propre de l’homme, injustement oublié au profit du rire ?

Un être humain peut sourire dans la joie, mais aussi dans les larmes

Ce qui est certain, c’est que l’humain s’y révèle dans toute sa complexité, ses variations et même ses contradictions. Etre humain, c’est être un sujet capable de ressentir de multiples émotions – un être humain peut sourire dans la joie, mais aussi dans les larmes, et ses sourires peuvent exprimer la bienveillance comme la moquerie, la gaieté comme l’amertume, la bonté comme la malveillance ; un être humain est sociable, capable d’extérioriser son intériorité, mais aussi de cacher celle-ci en utilisant par exemple les sourires en guise de masques. L’observation des sourires révèle également qu’un être humain n’est pas qu’un corps, mais également un être doué de réflexion et de liberté, capable de mettre à distance ses émotions et d’interroger ses idées. Elle permet en outre de saisir, par exemple à travers le charme, la présence en l’homme d’un invisible, d’un pré-sens et même d’un infini.

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