Marie-Laure de Decker : « Le courage, c’est ce qui fait la différence entre les gens »

Par Béatrice Gurrey

Publié aujourd’hui à 01h26

Les épreuves n’ont pas manqué dans son existence vagabonde, mais Marie-Laure de Decker, voix de fumeuse, œil perçant, n’a jamais perdu son humour. Guerre du Vietnam, rebelles du Tchad, tribus en voie de disparition, elle a touché à tout, en profondeur. Retirée dans sa maison du Tarn, elle avoue, à 74 ans, n’avoir abouti « nulle part » dans son conflit avec l’agence Gamma qui dit avoir perdu ses photos.

Je ne serais pas arrivée là si…

Si les enchanteurs, trois frères nommés Merlin, ne s’étaient pas trouvés sur mon chemin. J’avais 20 ans, j’étais mannequin et les deux cadets devaient faire des photos de moi. L’aîné, Dominique, avait réalisé, en 1967, avec Pierre Schoendoerffer un très beau film sur le Vietnam en noir et blanc, La Section Anderson. J’ai tout de suite su que c’était cela que je voulais faire. De ce jour, je n’ai plus jamais pensé à autre chose. Ces garçons avaient un laboratoire dans le garage de leurs parents, à Paris. Ils développaient eux-mêmes leurs films et leurs photos, ce que j’ai appris à faire aussi.

C’était difficile de vendre ces photos aux journaux. A « L’Express », un type m’a dit : « Revenez quand ils seront morts. » J’étais horrifiée

Seulement, par quoi commencer ? Je me suis dit que j’allais photographier les vieux messieurs que j’admirais et que tout le monde oubliait. J’avais fait une liste. L’époque adulait Andy Warhol et le pop art mais les surréalistes, les dadaïstes, n’étaient plus à la mode. Je savais que Man Ray allait déjeuner tous les jours rue des Canettes à Paris avec sa femme, Juliet, au restaurant Les Volcans. Ils étaient toujours assis au fond, lui avec son béret sur la tête et ses lunettes. Je lui ai demandé si je pouvais faire des photos, il a dit oui tout de suite. Je suis allée chez eux, rue Férou, près de l’Odéon, on a beaucoup parlé et je l’ai photographié.

J’avais aussi lu dans un livre d’entretiens de Marcel Duchamp qu’il allait tous les étés à Cadaqués, en Espagne, et qu’il jouait aux échecs dans le café du village. Je me suis pointée là-bas avec mon Leica, et c’était vrai. Il fumait le cigare. J’étais très timide mais j’ai vaincu ma peur, c’était très important. J’ai fait un film et trente-six photos. Il y en a une que j’aime toujours. J’ai aussi photographié Hans Bellmer, Philippe Soupault, César dans son atelier. Fernando Arrabal était venu le voir, mais à l’époque je ne le connaissais pas ! C’était difficile de vendre ces photos aux journaux. A L’Express, un type m’a dit : « Revenez quand ils seront morts. » J’étais horrifiée.

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