Marie NDiaye : « Je ne peux absolument pas imaginer traiter frontalement ce qu’on appelle un sujet d’actualité »

L’écrivaine Marie NDiaye, à Paris, le 5 janvier 2021.

Un beau jour de début juin, Marie NDiaye s’est assise sur un banc, au bord de la Garonne, à Bordeaux. Face au fleuve, elle a parlé du théâtre, et de ce qui l’anime. Deux de ses pièces sont à l’affiche : Berlin mon garçon, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, à Paris, dans une mise en scène de Stanislas Nordey, à partir du 16 juin, et Royan, qui sera jouée au Festival d’Avignon par Nicole Garcia.

Vous souvenez-vous de la première fois où vous êtes allée au théâtre ?

Oui, c’était au théâtre Les Gémeaux, à Sceaux [Hauts-de-Seine], et c’était un assemblage de scènes de vaudeville. J’ai oublié le titre. J’étais là grâce au collège, qui nous avait emmenés. Je devais avoir 13 ans. Ce qui m’a marquée, c’est l’odeur du plateau, et la gêne que j’éprouvais de me trouver si près des acteurs.

« Quand j’ai lu “Les Bonnes”, de Jean Genet, j’ai compris qu’on pouvait faire de la littérature avec du théâtre »

J’allais énormément au cinéma parce que ma mère était et reste profondément cinéphile. Au cinéma, le truchement de l’écran protège un peu de cette proximité avec les acteurs. Etre si près de leur peau, de leur chair, d’une intimité qu’ils nous offraient, je trouvais ça à la fois bouleversant, et légèrement déplaisant. Ensuite, je ne suis pas retournée au théâtre avant l’âge adulte, et ça ne m’a pas manqué. En revanche, je suis devenue une lectrice de pièces. Et quand j’ai lu Les Bonnes, de Jean Genet, j’ai compris qu’on pouvait faire de la littérature avec du théâtre.

Pourquoi ?

Parce qu’avant, j’étais uniquement une lectrice de romans, et j’avais l’impression qu’une pièce était un peu comme un scénario, que c’était un instrument pour un spectacle, et que le spectacle était forcément le but de l’écriture d’une pièce. En découvrant Les Bonnes, je me suis rendu compte qu’on pouvait bien sûr représenter Les Bonnes, mais qu’on pouvait aussi simplement lire Les Bonnes, comme Proust, ou Flaubert. J’ai assisté à une représentation de la pièce, à Berlin, mais de voir les visages des deux femmes, ça ne m’a pas beaucoup plu.

Les pièces de Koltès, je les ai lues de très nombreuses fois. J’ai vu Dans la solitude des champs de coton dans la mise en scène de Chéreau. Le spectacle devait être remarquable, mais je l’ai oublié, alors que je remémore très bien les endroits où j’ai lu la pièce.

Ce n’est pas fréquent que les romanciers écrivent du théâtre, comme vous le faites…

Ça m’étonne que ça ne soit pas plus fréquent. Je ne vois pas vraiment d’étanchéité entre les deux pratiques de l’écriture. La seule chose qui change, c’est le côté technique, évidemment. Mais, pour moi, c’est vraiment le même geste littéraire. Sauf que je n’aurais peut-être jamais écrit de théâtre si je n’avais pas eu de commande. Toutes mes pièces sont nées de commandes.

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