Marseille : un moment à saisir

Editorial du « Monde ». Tout est hors norme dans le déplacement de trois jours que le président de la République entame, mercredi 1er septembre, dans la cité phocéenne. La première surprise vient du climat dans lequel il a lieu. A la rentrée 2020, le torchon brûlait entre les élus locaux et le pouvoir central, accusé de vouloir imposer sa loi sanitaire à la deuxième ville de France. L’iconoclaste professeur Didier Raoult, qui vantait l’hydroxychloroquine dans le traitement du Covid-19, symbolisait alors l’esprit de résistance. Aujourd’hui, l’étoile du microbiologiste a tellement pâli qu’il est poussé vers la retraite. Et les élus jouent sans complexe la carte de la réconciliation, le maire, Benoît Payan, surtout. Le socialiste est devenu l’homme fort de Marseille, après la déconcertante permutation de postes qu’il a opérée en décembre 2020 avec l’écologiste Michèle Rubirola, sortie victorieuse de la campagne municipale.

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La seconde surprise vient de l’ampleur du plan qu’Emmanuel Macron, flanqué de sept ministres, va divulguer. De l’éducation à la sécurité, en passant par les transports, la rénovation urbaine et l’environnement, l’idée est de frapper vite, fort et tous azimuts. Rien que pour la rénovation des écoles, l’effort financier pourrait dépasser le milliard d’euros, et l’ensemble du plan coûter plusieurs milliards.

« Une capitale de la Méditerranée »

Le pragmatisme du nouveau maire socialiste, confronté à des finances exsangues après la crépusculaire fin de règne du LR Jean-Claude Gaudin, n’explique pas tout. Quelque chose d’essentiel pour la jeunesse, l’intégration et l’équilibre du pays se joue à Marseille. La ville, qui a pour elle la jeunesse de sa population et sa géographie, a aligné ces dernières années de tristes records, notamment en raison de l’inertie de son administration, des rivalités entre les différentes collectivités qui la gèrent et du clientélisme endémique de ses élus. Près de la moitié des écoles de la ville sont vétustes, quand elles ne sont pas envahies par les rats. Le drame de la rue d’Aubagne, avec la mort de huit personnes, en novembre 2018, a mis en évidence le scandale des logements insalubres. Les quartiers nord sont en proie à un trafic de drogue qui a ensanglanté l’été. Les transports publics, indispensables pour désenclaver la ville, souffrent depuis quarante ans d’un sous-investissement chronique.

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Dans un récent entretien à la revue Zadig, Emmanuel Macron avait dit sa foi dans l’avenir de la ville, assurant que « la décennie qui vient transformera Marseille et fera d’elle une capitale de la Méditerranée ». En mars, un long entretien avec Benoît Payan l’avait persuadé que, si l’Etat et la ville unissaient leur force, une renaissance était possible. Par-delà leur différence politique, les deux hommes partagent la conviction que tout est lié : le social et la sécurité, un fort investissement dans la jeunesse et les services publics, et la lutte contre les réseaux mafieux.

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Le moment mérite incontestablement d’être salué, car il tranche avec le coupable immobilisme des vingt dernières années. Il ne lève cependant pas tous les doutes, car, dans le passé, beaucoup d’argent public a été mis à Marseille. Les ambitions affichées ne pourront être tenues que si la ville parvient à se doter d’une administration efficace, capable de porter les projets, de fédérer les financements, de consommer les crédits et surtout de les flécher. La création de « structures ad hoc » associant l’Etat et les collectivités, afin de s’assurer de la bonne gestion des fonds engagés, est certes promise, mais le flou reste encore si grand qu’il faudra attendre les résultats concrets pour commencer à vraiment croire à une réinvention marseillaise.

Le Monde