Massacre du 17 octobre 1961 : Jean-Luc Einaudi, pionnier et « héros moral »

C’est l’histoire dans l’histoire, celle d’un chercheur de l’ombre – même pas doté de titre académique – qui réussit, à force d’acharnement, à exhumer de l’oubli une tuerie unique dans l’histoire contemporaine de la France. On ne dira jamais assez ce que l’actuelle connaissance – encore incomplète – du 17 octobre 1961 doit au travail de bénédictin de Jean-Luc Einaudi, à son combat infatigable contre la raison d’Etat. Disparu en 2014, l’historien franc-tireur, éducateur de jeunesse passé par le maoïsme post-68, aura consacré près d’un quart de siècle à une enquête historique hors pair dont il sortira épuisé. Son parcours lui vaut aujourd’hui un livre hommage de Fabrice Riceputi : Ici on noya les Algériens (Le Passager clandestin, 288 pages, 18 euros).

L’œuvre pionnière d’Einaudi, La Bataille de Paris (Seuil, 1991), est le grand tournant historiographique autour du 17 octobre. Sa parution – suivie d’Octobre 1961 (Fayard, 2001, réédition 2011) – brise la chape de silence sur l’ampleur des rafles émaillées de violences que le pouvoir gaulliste déchaîna à l’époque contre une manifestation pacifique du Front de libération nationale (FLN) au cœur de Paris. Einaudi avance le chiffre d’au moins « 200 morts » quand le bilan officiel n’évoquait que trois morts. Au-delà de la bataille statistique, il déroule surtout une chronique aussi minutieuse que glaçante d’une répression allée crescendo jusqu’au 17 octobre avec un recours généralisé à la noyade.

Témoin du procès Papon

Signe de l’évolution des esprits, la presse et le public lui font bon accueil alors que son devancier, Michel Levine, n’avait soulevé qu’indifférence, en 1985, avec ses Ratonnades d’Octobre (Ramsay). En 1997, Einaudi défraie à nouveau la chronique, à Bordeaux, lors du procès d’assises de Maurice Papon, ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde (1942-1944) mis en cause dans la déportation de 1 500 juifs. Télescopage de l’histoire, le même Papon avait supervisé la répression de 1961 en sa qualité de préfet de police alors en poste à Paris. Le témoignage d’Einaudi à Bordeaux, sollicité par les parties civiles, est une sorte de « procès dans le procès ». Il croise les deux résurgences mémorielles autour de Vichy et de l’Algérie.

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Papon lui en voua une rancune tenace au point de le poursuivre en diffamation à la suite d’une tribune publiée le 20 mai 1998 dans Le Monde. L’article d’Einaudi qualifiait de « massacre » l’action d’une police en 1961 agissant « sous les ordres de M. Papon ». Le procès se solda, en 1999, par une double victoire pour Einaudi : non seulement il fut relaxé mais le parquet reconnut la réalité du « massacre ». Lors des audiences, les témoignages de deux conservateurs aux Archives de Paris, Brigitte Lainé et Philippe Grand, bravant leur hiérarchie, levèrent un coin du voile sur des archives jusque-là mutiques. Ils le payèrent amèrement d’une longue mise au placard, auxiliaires de l’ombre du « héros moral » (dixit Mohammed Harbi) que fut Einaudi.

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