Massacre du 17 octobre 1961 : « Nommer la police parisienne et Maurice Papon ne suffit pas »

Tribune. Soixante années se sont écoulées depuis cette nuit tragique du 17 octobre 1961 où une manifestation d’Algériens en faveur de l’indépendance fut réprimée dans le sang par la police parisienne. Soixante années d’occultations, de dénis, et aussi, parfois, de haussements d’épaules. Cela fait soixante ans que le mensonge du bilan officiel du massacre de cette nuit est gravé dans le marbre de la mémoire administrative. Décompte des morts algériens au pont de Neuilly : deux. Leurs noms : Abdelkader Deroues et Lamar Achemoune. Sur les Grands Boulevards, devant le Rex, un Français qui sortait du cinéma est également mort, victime de la confusion policière. C’était un marinier du nom de Guy Chevalier.

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Pourtant, peu à peu, les langues se sont déliées. Le travail des historiens et des chercheurs permet aujourd’hui d’établir à plusieurs centaines le nombre de morts du plus grand massacre de civils ayant eu lieu dans la capitale depuis la Commune de Paris, en incluant les dizaines de personnes « expulsées vers leur douar d’origine » et disparues dans les camps de l’armée en Algérie. Parmi la centaine de témoignages publiés dans leur dernier ouvrage (Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’Etat et la mémoire, Tallandier, 2008 et réédité par Gallimard, en 2021), les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster, à la suite de Jean-Luc Einaudi, livrent sur les assassinats du 17 octobre des récits édifiants.

Silence traumatique

Tard dans la nuit, de petites unités de policiers mobiles continuèrent à tuer des Algériens qui se trouvaient piégés, seuls ou en groupes, dans des lieux écartés de la banlieue ouest de la capitale. Le reporter et photographe Elie Kagan, qui se déplaçait à scooter, trouva trois ou quatre corps rue des Pâquerettes, près des bidonvilles de Nanterre. Le policier Raoul Letard raconte que des hommes de son unité spéciale d’intervention se livrèrent à Colombes, à partir de 23 heures, à une quête meurtrière : « On tirait sur tout ce qui bougeait, c’était l’horreur, pendant deux heures, ça a été la chasse à l’homme. » Paul Rousseau, un autre policier, fut témoin de tueries au pont de Clichy : « J’en ai même vu [des policiers] qui ont tiré dedans et les ont balancés par-dessus le pont (…). Certains avaient du sang sur les mains. Ils en étaient fiers. Ils montraient leurs mains et disaient : “Tu vois, on les a eus, nos bougnoules !” »

Nous, descendants des manifestants, restons habités par les spectres d’octobre 1961. Ils ne crient ni vengeance ni pardon. Dans le silence, ils sont simplement impassibles : sûrs de la justice à venir. Car c’est à nous, leurs enfants, qu’il revient de porter cette exigence et de nous libérer du fardeau de l’occultation. C’est à nous autres, bourgeons des deux rives, semblablement attachés aux deux versants de cette Méditerranée qui lie nos histoires séculaires, qu’il revient de préparer les noces de la réconciliation et de l’apaisement. De cette prochaine alliance naîtra la fraternité qui nous anime depuis toujours. Après la guerre, après les guerres franco-algériennes dans toutes leurs déclinaisons, au bout de la nuit de l’oubli, le respect… enfin. La libération d’une parole, le moment où chacun pourra être entendu et écouté, où toutes les pages du livre déchiré seront rassemblées, où toutes les parties raconteront l’histoire de leur point de vue, à égalité de tolérance.

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