Massacre du 17 octobre 1961 : quels mots pour la reconnaissance du crime ?

Quand Emmanuel Macron a décidé autour de l’été 2020 de lancer son chantier de la « réconciliation mémorielle » sur la guerre d’Algérie, il savait pertinemment qu’il allait se heurter à un double écueil. Le premier tient aux aléas de la relation diplomatique avec Alger, où la question de la mémoire n’est qu’une simple pièce d’un puzzle stratégique à l’infinie complexité. Le second relève du contexte politique français de plus en plus polarisé sur les thématiques identitaires, où se durcit l’affrontement entre la posture de l’« anti-repentance » et l’exigence d’une « reconnaissance » des « crimes coloniaux » de la France. Parmi ces derniers, le souvenir de la tuerie du 17 octobre 1961, répression d’une manifestation pro-FLN qui a fait au moins 120 morts au cœur de Paris, pèse d’un poids particulier, notamment dans l’imaginaire véhiculé au sein de la jeunesse issue de l’immigration.

Cette double dimension, externe et interne, franco-algérienne et franco-française, signe l’ambiguïté de la démarche de M. Macron. Elle est formalisée dès le départ dans la lettre de mission qu’il adresse, le 24 juillet 2020, à Benjamin Stora, mandaté d’une réflexion sur l’« apaisement » des mémoires. Le chef de l’Etat demande expressément à l’historien de formuler des recommandations sur les « actions » à engager à cette fin « dans notre pays comme dans ses liens avec l’Algérie ». Comme si normalisation diplomatique et cohésion nationale étaient inséparables.

La crise qui a éclaté avec Alger à la suite des propos tenus le 30 septembre par M. Macron sur un « système politico-militaire » algérien fondé sur la « haine de la France » aura eu au moins le mérite de lever la première des deux hypothèques. C’en est désormais fini – en tout cas pour un certain temps – de la diplomatie mémorielle avec l’Algérie. L’incident aura confirmé que, dès lors qu’il s’inscrit dans la relation bilatérale, le sujet de la mémoire est vite parasité par des interférences politiques (stabilité du régime algérien), économiques (contentieux sur des contrats), migratoires (tensions sur le refoulement des clandestins) ou stratégiques (Sahel, Maroc, etc.).

Le test du soixantième anniversaire

La fin de l’illusion diplomatique dote paradoxalement le chef de l’Etat d’une latitude nouvelle pour s’attaquer au front franco-français. En toute logique, M. Macron, qui a déjà reconnu « au nom de la France » et de la « République française » l’assassinat, à Alger en 1957, des militants indépendantistes Maurice Audin et Ali Boumendjel, devrait faire preuve d’une audace rendue plus impérative encore par l’orage algérien. Le test du soixantième anniversaire de la tuerie du 17 octobre 1961 est, de ce point de vue, plus qu’attendu.

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