Max de Carvalho : « De siècle en siècle, les voix des poètes portugais s’appellent, se répondent »

Dans le quartier de l’Alfama, à Lisbonne.

Deux mille deux cents pages à l’origine (il en reste tout de même près de 1 900), plus de 1 100 poèmes (dont il a traduit lui-même plus des trois quarts), une entreprise solitaire et de longue haleine (presque quatre ans au total) : Max de Carvalho résume l’aventure qu’a constituée pour lui La Poésie du Portugal des origines au XXe siècle comme une « folie douce ». Pour cet écrivain et traducteur, né au Brésil en 1961, cette épopée éditoriale a longtemps ressemblé à « une longue traversée » au cours de laquelle il n’a, dit-il, « pas vu la terre ». Pour « Le Monde des livres », il revient sur la genèse de cet ouvrage, la façon dont il l’a pensé, organisé et construit.

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Après votre monumental « Poésie du Brésil » [Chandeigne, 2012], vous publiez aujourd’hui un panorama, plus volumineux encore, de la poésie du Portugal. Quelle en a été la ligne directrice ?

Avant tout, un souci d’unité. Loin d’être une compilation, une anthologie doit former une construction à part entière. Mes choix ont été dictés par les correspondances qui allaient pouvoir s’établir entre les poèmes que je choisissais. En l’occurrence, mon fil rouge est ce que j’ai appelé « la matière de Portugal » – « matière » au sens d’un ensemble de thèmes hérités d’une tradition littéraire, comme on parle, par exemple, de « matière de Bretagne » pour désigner les romans arthuriens.

Il y a dans l’imaginaire portugais, c’est assez singulier, un certain nombre de thèmes, de hantises, à la fois historiques, mythologiques, poétiques, qui apparaissent selon une récurrence obsessionnelle. Le roi Sebastien [qui régna de 1557 à 1578], qui doit revenir, par un matin de brume, restaurer la grandeur du Portugal et proclamer le « Cinquième Empire » prophétisé dans les Saintes Ecritures ; Inès de Castro[env. 1325-1355], qui inspira à Montherlant LaReine morte ; la saudade (cette sorte de délectation morose, de plaisir doux-amer à jouir de sa souffrance) ; le thème du Minotaure dans le labyrinthe (Jorge Luis Borges insistait sur ses lointaines origines portugaises !) et bien d’autres… : tout cela revient et forme la trame de l’ensemble. De sorte que ce livre est comme une chambre d’écho. De siècle en siècle – même si chaque période a son histoire, son esthétique ou sa sensibilité propres –, les voix s’appellent, se répondent.

Des voix qui, écrivez-vous dans la préface, remontent à des « époques inouïes ». A quelles origines rattachez-vous ces huit siècles de poésie portugaise ?

Avant même l’importation de la canso, la chanson d’amour des poètes provençaux, les Portugais avaient déjà inventé leur mode d’expression propre, « la chanson d’ami ». Pour certains, elle découle des traditions liturgiques médiévales, pour d’autres, de l’influence de la poésie arabe du temps d’Al-Andalus et de la domination mauresque. Toujours est-il que, dans cette « chanson d’ami », le poète prête ses mots à une femme pour dire les travaux et les jours, les fêtes, les saisons, les rites, les amours… Cette veine primitive, qui dérive sans doute d’antiques floralies, a surgi vers le XIIe siècle. Elle est écrite en galaïco-portugais, une langue commune aux troubadours et aux jongleurs du nord du Portugal et de l’actuelle Galice espagnole. Une langue dont on a invoqué la « mélodieuse douceur ».

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