« #metoo est nouveau, mais cette envie d’expurger la tribu de certains de ses membres touche quelque chose d’ultraprimitif en nous »

L’écrivaine américaine Emma Cline, à Los Angeles (Californie), en 2020.

Evidemment, la connexion vacille. Evidemment, la conversation entre la France et la Californie commence par une succession de « Vous m’entendez ? », « Ah ! je ne vous vois plus ! », et autres borborygmes exclamatifs qu’on épargnera au lecteur – lequel n’en ignore sans doute rien après tant de temps à manier l’art tressautant de la visioconférence.

Cette entrée en matière ne concourant pas à faire oublier les 9 000 kilomètres de distance et les neuf heures de décalage horaire entre Paris et Los Angeles, on tente de combler un peu l’abîme en entreprenant d’abord Emma Cline non sur l’excellente novella Harvey, qui vient de paraître en France, mais sur notre admiration partagée pour un écrivain américain scandaleusement sous-estimé en France, Norman Rush. Elle a eu en effet le bon goût de citer publiquement son livre Accouplement (Fayard, 2006) comme l’une des lectures qui l’ont le plus marquée.

La jeune femme (elle est née en 1989) au sourire timide s’enthousiasme dès qu’on prononce le titre de cet énorme roman des illusions politiques et amoureuses perdues : « Mais oui, quelle merveille ! On peut le lire et le relire et y trouver constamment du nouveau ! » Emma Cline avait « 19 ou 20 ans » quand elle l’a lu pour la première fois. Elle étudiait à l’université Columbia, à New York, avec une « majeure en arts et non en littérature » : « Ça me permettait de lire hors d’un programme précis, de pouvoir être emportée par le pur plaisir du texte, sans avoir à en décortiquer les raisons. » Elle aurait « du mal à dire » de quelle manière il l’a influencée, mais ne doute pas que Norman Rush, « comme Zadie Smith ou Mary Gaitskill », ait contribué à la façonner comme écrivaine.

On notera (avant d’en finir avec cette ode à Norman Rush à laquelle nous encourage toutefois l’écrivaine : « Dites bien aux gens de le lire ! ») qu’Accouplement offre, entre bien d’autres choses, une fabuleuse description des dynamiques de pouvoir à l’œuvre à l’intérieur d’un couple comme d’une communauté. De toute évidence, ce sujet passionne Emma Cline, qui fait remonter sa fascination au fait d’avoir grandi dans une famille de sept enfants, en Californie (les parents étaient des vignerons de la Napa Valley). Ce qui lui a donné tout loisir d’observer les logiques d’alliance, de dépendance, voire d’oppression, régissant, de manière occulte ou visible, la vie d’un groupe.

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