Mickalene Thomas, la féministe pop qui donne de la visibilité aux femmes noires

L’artiste Mickalene Thomas, à New York, en 2021.

A quoi ressemble une femme puissante ? A l’artiste Mickalene Thomas, 50 ans, qui expose ses peintures et collages sophistiqués simultanément dans les galeries Nathalie Obadia et Lévy Gorvy, à Paris. Cette lesbienne noire et fière de l’être est à l’image de ses œuvres questionnant les canons de la beauté. Impériale, avec son mètre quatre-vingts déplié, insensible au qu’en-dira-t-on.

Casquette jaune d’or vissée sur ses dreadlocks, elle ne s’excuse de rien. Ni d’aimer l’ornement, que la modernité s’est employée à expurger et que tout un pan de l’art tient toujours en horreur. Ni de frayer avec le luxe – elle a réinterprété le sac Lady Dior, a customisé une Rolls-Royce pour un gala de bienfaisance. Autant de sphères où, à quelques rares exceptions près, la présence des Noires est longtemps restée ultraminoritaire.

Depuis quinze ans, cette féministe pop s’applique à redonner une visibilité aux femmes noires que l’histoire de l’art a souvent réduites au rôle secondaire de domestique ou de prostituée, figure de plaisir, de divertissement ou de servitude. Elle savoure chaque petite avancée, salue la panthéonisation de la chanteuse Joséphine Baker, qu’elle admire, la montée en puissance de ses consœurs afro-américaines dans le monde des musées.

Des femmes fortes

Qu’importe si sa propre carrière n’a décollé qu’en 2012, à 40 ans passés. Plus tard que d’autres artistes noirs de sa génération tels que le Britannique Chris Ofili ou l’Américaine Kara Walker. Bien après beaucoup de créateurs blancs. « Je n’ai pas besoin de me poser en victime pour aller de l’avant, chacun a ses problèmes, chacun fait son chemin », répond la marathonienne, avec la force ­tranquille de celle qui n’a pas reçu la rage en héritage.

A l’écouter, Mickalene Thomas n’aurait aucun mérite : cette native du New Jersey vient d’une lignée de femmes résilientes. Sa grand-mère, qui l’a élevée de l’âge de 10 à 17 ans, ne s’en laissait pas conter. Sa mère, ancienne mannequin, se droguait, mais son magnétisme était tel que « sans ouvrir la bouche elle s’attirait toute une cour autour d’elle ». Enfant, elle l’a adulée. Adulte, elle lui a consacré, en 2012, un tendre documentaire, Happy Birthday to a Beautiful Woman.

Comme sa mère, les héroïnes de Mickalene Thomas ne laissent rien entrevoir de leurs drames ou difficultés. Parées de strass, de sequins et d’imprimés flamboyants, elles sont héritières de la blaxploitation, ces films de séries B où des badass fières de leur plastique avantageuse se débarrassaient des marlous de leurs quartiers.

Il vous reste 59.34% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.