« Milwaukee Blues », de Louis-Philippe Dalembert : pour que comptent la vie et la mort d’Emmet

Buste de George Floyd, œuvre de Chris Carnabuci, exposé à Union Square, New York, en septembre 2021.

« Milwaukee Blues », de Louis-Philippe Dalembert, Sabine Wespieser, 288 p., 21 €, numérique 16 €.

Un homme meurt à l’angle d’une supérette bon marché dans un quartier populaire de Milwaukee (Wisconsin, Etats-Unis), et la planète entière regarde. Emmet, c’est le nom de celui qui gît à terre, a une quarantaine d’années, un éternel air d’enfant sage, et trois petites filles nourries grâce à plusieurs boulots. Il est noir et il suffoque entre la lumière des gyrophares et la caméra d’un smartphone, « un genou entre les omoplates, l’air de rien ».

Davantage que de faire l’hagiographie du défunt, c’est raconter ce que le décès d’un des siens fait à la communauté peu politisée de Franklin Heights qui passionne le romancier haïtien Louis-Philippe Dalembert. Emmet est né là. Il n’a quitté les petits pavillons et la misère poussiéreuse que brièvement, pour une carrière avortée de joueur de football américain.

Dans son quartier, chacun croit savoir qui il était. Et prend la parole à son tour, chapitre après chapitre, pour payer son écot au disparu. Il y a, en vrac, l’ancienne institutrice, une femme blanche arrivée à Milwaukee cinquante ans plus tôt en même temps que le mouvement pour les droits civiques ; Ma Robinson, une ex-matonne devenue pasteur qui manie le verset comme autrefois la matraque ; Authie, amoureuse depuis toujours de son grand copain et en colère contre celle qui l’avait quitté en lui brisant le cœur, « embabouinée » par un bellâtre. L’écrivain est attentif à donner à chacun de ses narrateurs une tessiture singulière et dessine touche par touche un portrait furieusement beau d’Emmet qui, lui, restera silencieux.

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Et, à mesure que les pleurs se font plus revendicatifs, survient comme un coup de poing dans le ventre la voix sans regret et crue de l’officier de police Gordon. « Le décès du Noir », grince-t-il, embêté, va lui coûter sa carrière et sa vie de famille.

Si le lecteur n’a pas totalement rompu avec le monde contemporain, il aura reconnu à ce stade ce qui, à tout le moins, a fourni son inspiration à Louis-Philippe Dalembert : l’assassinat de George Floyd par le policier Derek Chauvin, à Minneapolis (Minnesota), en mai 2020, donnant lieu aux manifestations du mouvement Black Lives Matter. La convaincante et généreuse épaisseur fictionnelle – d’emblée soulignée par la formule de précaution ad hoc (« Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé (…) ») – s’entête à laisser transparaître derrière le visage d’Emmet celui de George Floyd.

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