Miossec : « La mélancolie, ce n’est pas un choix »

Le chanteur Miossec, le 18 juin 2021, au Trez-Hir, près de Brest.

La rade est couverte d’un manteau de bruine. A l’est, les mouettes piaillent au-dessus des hauts murs de béton qui ferment l’arsenal de Brest. A l’ouest, l’Enez Eussa, le petit ferry qui relie Molène et Ouessant au continent, traverse le goulet qui laisse entrer l’océan. A Maison-Blanche – Ti Gwenn Kerber, une grève de galets plats au fond d’une anse où mouillent quelques bateaux –, la mer sera pleine à 11 h 38. Gamin, Miossec venait ici à vélo avec ses copains respirer le vent du large et de la liberté. Ça sent la marée. Sur les galets qui lui servaient enfant à faire des ricochets, de grosses étoiles de mer crèvent tranquillement. « C’est une saleté. Faut les supprimer », peste un pêcheur pour tout requiem. C’est que les sales bêtes se mettent partout dans les filets, dans les paniers à crabes.

Rides creusées dans la chair, sourire doux, démarche mal assurée, Miossec semble droit sorti de « L’Ile au trésor »

Christophe Miossec, 56 ans. Miossec tout court pour la postérité… Et pourtant, comme il le fait remarquer, il y en a un paquet d’homonymes dans l’annuaire brestois : des édiles, des quidams, des garagistes. Lui ? Un gosse de rien, du quartier de Recouvrance, ceux de l’Arsenal, les ouvriers, les communistes, de l’autre côté du pont qui partageait la ville en deux. Mais un enfant du pays, chanteur national. Si vous allez à l’hôtel Vauban et que vous demandez la 304, on vous glissera sûrement : « Celle de Miossec. » C’est à ce genre de choses que l’on voit la popularité d’un homme. Comme à ce type solitaire qui, du bout de la plage, vient vers le chanteur comme s’il godillait timidement sur la terre, pour lui dire toute sa gratitude.

Maison-Blanche, donc, un microvillage de pêcheurs, cabanotes de planches disjointes comme autant de châteaux en Espagne, de sam’suffits miniatures dûment baptisés « Vers Sail », « Place des voisins sympas », « Rue Jean-Phil-Touskibouje, commune d’Yvon-sur-Yvette »… Un monde d’hommes auquel on accède par cooptation. « Chaque cabane est un bar », traduit le chanteur avec son sourire en coin énigmatique. Lorsqu’il était journaliste – « auxiliaire de rédaction » – pour Ouest France, il avait pondu dans le journal un article pour que la jetée, « totalement délabrée à l’époque », soit refaite.

« Apaisé »

Rides creusées dans la chair, sourire doux, démarche mal assurée (la faute à une méchante maladie neurologique orpheline), peu habillé malgré la brise, le chanteur semble droit sorti de L’Ile au trésor. Son visage n’a pas plus connu de crème protectrice que ses yeux plissés par la lumière et le sel n’ont vu de lunettes de soleil. Pour les uns, marin défroqué ; pour d’autres, amoureux repenti ou alcoolique anonyme. Au choix. Sa mélancolie est un miroir sur lequel chacun peut, comme chez le psy, plaquer ses fantasmes.

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