« Mississippi Driver » : virée existentielle dans le taxi de Lee Durkee

Un taxi aux Etats-Unis.

« Mississippi Driver » (The Last Taxi Driver), de Lee Durkee, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, Flammarion, 302 p., 21 €, numérique 15 €.

Un avertisseur qui ne fonctionne pas, un châssis affaissé, des pneus usés, pareil pour les plaquettes de freins… Lou Bishoff, 55 ans, est à l’image du taxi qu’il conduit : en fin de course. Pour tout bien, il ne possède que 2 000 dollars et sa vieille Lincoln, qui menace ruine. Ereinté, sous pression, insomniaque, il tient que « la vie sur Terre est une sacrée saloperie de piste noire » et qu’« en fait ça va de mal en pis ». En témoignera le dénouement de Mississippi Driver, titre du roman de l’Américain Lee Durkee, au terme d’une odyssée hallucinée au ras du bitume. La comparaison avec Taxi Driver (1976) s’impose d’emblée, la référence étant assumée par l’auteur lui-même, qui cite un monologue du film de Martin Scorsese en exergue de sa comédie noire.

Plein le dos

A Gentry, ville (imaginaire) du Mississippi, que Lou Bishoff, le narrateur, surnomme « Craignos Land », la guerre fait rage entre une dizaine de compagnies de taxi, et l’arrivée d’Uber est annoncée pour le mois suivant. Pour tenir le coup, le chauffeur avale des canettes de Red Bull et des psychostimulants. Il en a plein le dos, bien qu’il l’ait large. Outre des élancements lombaires, il est sujet à d’autres pathologies. « Dans mon cas, je soupçonne un cocktail de troubles déficitaires de l’attention et d’obsession-compulsion, avec un filet de la Tourette et une pincée de schizophrénie. » Il soliloque, réprime difficilement des bordées d’injures et des doigts d’honneur à tout bout de champ, y compris aux feux qui passent au rouge. De son propre aveu « le pire bouddhiste au monde », Lou Bishoff va perdre peu à peu le contrôle de son véhicule et de lui-même.

Entre-temps, Lou le taxi va partout. Sous le soleil chaud d’une fin de printemps, ses passagers sont un vieux sourd bardé de cicatrices, des pochards sortant de réhab’, des jumelles gothiques, un taulard fraîchement libéré que la Town Car emmène visiter ses anciennes petites copines, toutes absentes. Leur succèdent des invalides, le fils d’un propriétaire de prisons, des travailleurs résidant en lointaine banlieue. Tantôt il s’agit de raccompagner un convalescent encore en blouse d’hôpital à son domicile, tantôt d’aller chercher des cigarettes avec une halte au McDonald’s. Opioïdes, alcool, solitude… C’est le Mississippi des caravanes et des bungalows que dépeint à petites touches Lee Durkee, natif de l’Etat, à travers cette galerie de portraits. Les chapitres du livre forment une ronde de nouvelles débordant de vie et de vices. Il y a de la poésie qui s’exprime avec naturel, de la cocasserie dans les situations, et, dans le rétroviseur, un échantillon des inégalités sociales gangrenant les bourgades américaines.

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