Mode 2, le virtuose du graffiti

L’artiste Mode 2, le 19 juillet 2021, devant la fresque « Kinder sind unsere zukunft » (« Les enfants sont notre avenir »), avenue Admiral, dans le quartier de Kottbusser Tor à Berlin (Allemagne).

Il n’est pas facile à attraper Mode 2, pas facile non plus à convaincre de se laisser tirer le portrait. Comme la grande majorité des graffeurs, son état civil reste secret. Originaire de l’île Maurice, élevé à Londres, c’est à Paris qu’il s’est fait remarquer pour ses lettrages et ses personnages peints à la bombe aérosol sur les murs de la capitale dès le milieu des années 1980. Il fait très tôt la couverture du livre Spraycan Art, d’Henry Chalfant, la bible mondiale du graffiti publiée en 1987 chez Thames & Hudson. Aujourd’hui, il habite à Berlin, et quand il finit par accepter de nous parler au téléphone, il est en Bourgogne, en train de peindre dans une carrière désaffectée où il prend soin, explique-t-il, « de ne pas importer à la campagne des phénomènes de grande ville ». Mode 2 n’est pas seulement un des meilleurs graffeurs européens de sa génération, un des plus sollicités encore aujourd’hui, il est surtout le meilleur observateur de la culture hip-hop en France.

En 1976, Mode 2 se retrouve projeté dans le Londres multiculturel, bercé par les basses des Jamaïcains et les guitares stridentes des punks

Son histoire a commencé en 1967 à l’île Maurice. Sa langue maternelle est le français, mais il apprend très jeune l’anglais à l’école. Après l’indépendance, ses parents choisissent de garder leur passeport britannique et son père est le premier à partir vivre en Angleterre en 1973 : « A Maurice, raconte Mode 2, il avait tout fait, d’ébéniste à mécanicien, mais il a appris seul le morse et, grâce à ça, il a décroché un job dans la marine : opérateur de radio. » Cette formation d’autodidacte va lui permettre de trouver un emploi dans les communications bancaires. Sa femme le rejoint en 1975, les enfants un an plus tard.

Mode 2 se retrouve ainsi projeté dans le Londres multiculturel, bercé par les basses des Jamaïcains et les guitares stridentes des punks. Arrivé en juillet, sa mère l’encourage à écouter la radio, à regarder la télé, à lire des comics : « Il fallait qu’on soit le plus possible exposés à la langue anglaise pour être prêts pour la rentrée », raconte-t-il. Avec son frère aîné, le cadet accroche vite à tous les films événements de l’époque : Star Wars (1977), de George Lucas, Le Seigneur des anneaux (1979), de Ralph Bakshi. Ils peignent des figurines en plomb, et remportent la première place d’un concours en 1983.

« Une époque bizarre »

Le rap arrive à ses oreilles avec parcimonie. La véritable rencontre se fait au marché de Covent Garden, où il voit ses premiers danseurs hip-hop. Après avoir lu un article dans Sounds, le jeune homme se lance, dès fin 1983, dans le writing, le premier nom du graffiti à New York, où il s’agit d’écrire son nom sur les murs pour exister. Mode 2 parfait son lettrage, sa maîtrise de l’art de l’aérosol et se fait vite remarquer, notamment par le précurseur parisien Bando, qui vient défier à Londres les vedettes locales du tag. Son premier voyage pour aller peindre en France se fait le 26 mai 1985, un dimanche, se souvient-il : « Bando, on aurait dit un mec des Ramones, longs cheveux, Ray Ban foncées. Je venais de la gare du Nord, après l’aéroglisseur entre Douvres et Boulogne. Le soir même, nous partons peindre au terrain vague de La Chapelle et, petit à petit, il m’ouvre son circuit parisien. »

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