Mode : le bouillonnement des jeunes talents nigérians

Orange Culture, automne-hiver 2021-2022.

Il s’enfonce dans le canapé et fond en larmes. Ce 28 septembre, dans les coulisses du Palais de Tokyo, Kenneth Ize vient d’ouvrir, couvert d’applaudissements qui l’ont ému, la Paris Fashion Week, avec ses chemises au haut col et ses amples ensembles en tissu aso oke (tissé par le peuple yoruba). A 31 ans, Ize est l’un des grands espoirs de la mode du Nigeria, pays où il est né et où il a installé son studio, à Lagos, dans le quartier de Sabo Yaba. Le voir ouvrir la fashion week la plus réputée du monde n’est pas l’unique signe extérieur de l’intérêt qu’il suscite : à son tableau, s’épinglent collaborations (avec la marque Karl Lagerfeld à l’été 2021), distributeurs prestigieux (Farfetch ou Matchesfashion), collaborateurs réputés (comme Ibrahim Kamara, le styliste le plus influent du moment, qui l’a épaulé pour ce défilé de septembre).

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Comme Kenneth Ize, les talents nigérians de la mode essaiment. A la fashion week de Milan, c’est la jeune Joy Meribe qui a, cette saison, lancé les festivités avec ses robes asymétriques, quand la marque Lagos Space Programme faisait partie des candidats 2021 pour le LVMH Prize. Ailleurs, des labels comme Orange Culture, NKWO, Post-Imperial ou Fruché gagnent en visibilité. « La mode nigériane est l’une des locomotives du continent africain, observe la journaliste Emmanuelle Courrèges, autrice de Swinging Africa. Le continent mode, un beau livre à paraître chez Flammarion le 24 novembre. Le pays a des avantages : être le plus peuplé d’Afrique, détenir une classe moyenne qui se développe. Et vivre une mutation culturelle, en voyant naître une forme de patriotisme, une fierté de consommer local et de soutenir la jeune création. »

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L’éveil de cette dernière doit beaucoup à Omoyemi Akerele. Cette styliste, à la tête d’une agence de développement, Style House Files, a lancé en 2010 une fashion week à Lagos, dont la nouvelle édition s’est tenue du 27 au 30 octobre (après avoir été annulée en octobre 2020 à la suite de #EndSARS, mouvement contre les violences policières). « J’étais frustrée au départ de voir qu’au Nigeria, la mode passait pour un divertissement superflu, un délassement pour femmes au foyer qui s’ennuient, explique-t-elle. Je voulais montrer que nous avions nous aussi des talents capables de rayonner et d’habiller les populations locales. » Elle déniche des sponsors, fait venir des journalistes et acheteurs étrangers, aide à l’émergence de créateurs pour qui la mode n’allait pas de soi.

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Adebayo Oke-Lawal, le fondateur d’Orange Culture, est de ces jeunes pousses. « Chez nous, les success stories tournent autour de médecins ou d’avocats. Pas de designers. J’ai tout appris par moi-même. Ma grand-mère m’avait donné les bases pour coudre, et puis je me suis perfectionné par mes connaissances, ou en regardant un tuto sur VHS, livré avec ma première machine à coudre. » En dix ans, il a imposé son style, satiné, pailleté, festif et androgyne, distribué par Farfetch ou Browns, et convaincu sa famille que, malgré ses études commencées dans la finance, il avait bien fait de changer de carrière. Avant sa collection printemps-été 2022 montrée le 28 octobre à la fashion week de Lagos et inspirée par « la résistance activiste que l’on doit opposer aux brutalités policières faites à ceux qui sont différents, se teignent les cheveux, se percent le visage, portent des couleurs », son dernier cru pour l’automne – ensembles à pantalons patte d’eph, chemise blanche à col en V, manteau matelassé qui brille, gants d’opéra et fichus sur la tête… – est une réflexion autour de la masculinité.

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