Modiano, mémoires coloniales, poupées… Nos choix de lectures

LA LISTE DE LA MATINALE

Patrick Modiano, né le 30 juillet 1945 à Boulogne-Billancourt, a reçu le prix Nobel de littérature en 2014.

L’événement littéraire de la semaine, c’est évidemment la parution d’un nouveau roman de Patrick Modiano, Chevreuse. Mais il ne faudrait pas non plus passer à côté du Carnet de mémoires coloniales, de la Portugaise Isabela Figueiredo, qui revisite son enfance dans un Mozambique colonisé, ni de Son empire, de Claire Castillon, où une petite fille tient les comptes du mal qu’un homme fait à sa mère. Pas plus que de la fantastique traversée des apparences qu’offre Le Créateur de poupées, de Nina Allan. Du côté des essais, le psychiatre Daniel Zagury signe un livre humaniste et plein de colère : Comment on massacre la psychiatrie française.

ROMAN. « Chevreuse », de Patrick Modiano

In medias res : nous y sommes, « au milieu des choses », dès le premier paragraphe du nouveau roman de Patrick Modiano, Chevreuse. Au milieu des choses et au cœur d’un monde où tout est là, à sa place, à tel point que l’on pourrait presque croire à un prélude pastiche. Nous y sommes, et la musique reprend, dont on se dit que c’est bien la même et qui a pourtant, comme à chaque fois, quelque chose de singulier.

Chevreuse est le récit d’un apprentissage déjà vécu, recomposé par la mémoire et qui pourra se clore, dans les dernières pages, par la promesse d’une œuvre, celle-là même que nous lisons. Avant cela, le récit s’emploiera à faire se superposer les trois temps d’une vie : l’enfance lointaine, dont on devine qu’elle recèle quelque ineffable secret ; la jeunesse des années 1960 ; la période contemporaine, enfin, où le protagoniste, Bosmans, semble arpenter son existence entière en quête d’un château des brouillards.

Apparu déjà dans L’Horizon (Gallimard, 2010), ce double de l’auteur vole, dit-il, la vie des gens pour en faire un livre, lequel s’appellera peut-être Le Noir de l’été… Il ravive en tout cas les images de lieux anciens, et les visages de personnages déjà croisés, peut-être, mais dans quel roman exactement ? On glisse avec eux du présent à la période de l’Occupation, du quartier Saint-Lazare à la rue du Docteur-Kurzenne, où la maison du n° 38 dissimule le chiffre d’une énigme non résolue. Sur ses murs se projette aussi une ombre obsédante, la silhouette du frère absent, le bien réel Rudy, disparu à l’âge de 10 ans.

Chevreuse n’est pas un livre testamentaire, pourtant. Ce n’est pas même un roman triste. C’est plutôt un livre de retrouvailles : celles que l’on vit presque toujours en lisant Modiano, qui nous donne ce sentiment étrange, en définitive, de renouer avec un monde dont on ne sait plus si on l’a vécu ou si on l’a rêvé. Fabrice Gabriel

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