« Mohican », d’Eric Fottorino : le cri de douleur d’un paysan jurassien

Eoliennes en zone rurale, France.

« Mohican », d’Eric Fottorino, Gallimard, 288 p., 19,50 €, numérique 14 €.

« Cinquante hectares de champs, de prairies de fauche et de vignes », parsemés de vergers et d’une « sombre armée de sapins » : tel est le rude domaine aux longs hivers que la famille Danthôme exploite depuis des temps immémoriaux sur les pentes jurassiennes. Mo, 36 ans, fils unique, est le dernier-né de cette lignée solidement enracinée, amoureuse de sa terre et de ses bêtes, mais souvent mise à rude épreuve.

La première partie de Mohican, le nouveau et beau roman d’Eric Fottorino, vise à faire comprendre la radicalisation suicidaire de ce personnage, que l’on suivra tout au long de ce récit d’une désespérance qu’un deus ex machina surgi (quelque peu artificiellement) dans les dernières pages ne permettra pas de guérir totalement. Avec empathie et finesse, une série de flash-back décrit l’évolution à marche forcée du monde agricole depuis l’après-guerre : mécanisation à l’anglo-saxonne, soumission au marché, perte d’identité, usage intensif des engrais et des pesticides. Brun Danthôme, le père, doit à ces derniers la relative prospérité de sa ferme, ainsi qu’une fierté d’entrepreneur « moderne » toujours pressé d’adopter les dernières nouveautés. Mais le voilà forcé à payer le prix de cette adhésion inconditionnelle à l’agrochimie, quand une leucémie se déclare. Il ne lui reste plus que quelques mois à vivre.

Désireux de solder ses dettes, financières autant qu’environnementales, et de gommer son image d’« agricultueur », Brun cède aux propositions enjôleuses d’un promoteur éolien. Un merveilleux avenir se dessine pour ses descendants : « Produire une énergie propre, une électricité pure et sans aucun déchet… » Mo, qui n’a pas été consulté, et envisageait pour sa terre un tout autre destin, va hériter d’une rente annuelle de plusieurs dizaines de milliers d’euros. Un pacte faustien transgénérationnel, truffé de petites lignes en bas de page, qui le révulse.

Tonnes de béton

Tandis que Brun se meurt, le récit se concentre sur son fils, témoin angoissé de l’éventration des sols, du déversement de centaines de tonnes de béton sur les champs où il ambitionnait de développer ses méthodes « raisonnées ». Déjà la première éolienne se dresse, visible à des dizaines de kilomètres à la ronde. Exaspéré, Mo s’installe dans l’ancien poulailler pour échapper à l’invasion. Mais la nuit, il l’entend mouliner au plus profond du silence et remâche divers faits qui augmentent son angoisse : morts subites de bétail ; hécatombes d’oiseaux au pied du mât…

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