« Mon mari », de Maud Ventura : le feuilleton littéraire de Camille Laurens

« Mon mari », de Maud Ventura, L’Iconoclaste, 354 p., 19 €, numérique 14 €.

FOLLE AMOUREUSE

Dès la couverture du premier roman de Maud Ventura, Mon mari, on a une drôle d’impression. C’est comme si, avant même de l’ouvrir, on était transposé dans une époque révolue, un passé désuet. Certes, cela tient en partie à la couverture, sur laquelle une jeune femme rousse vêtue d’une robe des années 1960 semble songer mélancoliquement devant un rideau en Tergal. Mais à la réflexion, et les premières pages le confirment, ce qui paraît le plus désuet, c’est le titre. « Mon mari », se dit-on. Est-ce qu’on dit encore : « Mon mari » ? C’est un peu comme « Ça boume ? » ou « C’est bath » : daté. La narratrice a beau envoyer courriels et textos, on n’est pas dans un espace mental contemporain. Maud Ventura réussit ainsi un tour de force : faire de « mon mari » une expression vintage.

L’heureux (?) élu ainsi désigné à longueur de pages n’a pas de prénom, puisque la narratrice ne l’évoque que dans la relation passionnée qui l’attache à lui. « Mon mari » : jamais l’adjectif que la grammaire nomme possessif n’a mieux porté son nom. « Je pense à mon mari tout le temps, je voudrais lui envoyer un message à chaque étape de ma journée, je m’imagine lui dire que je l’aime tous les matins, je rêve que nous fassions l’amour tous les soirs. » Le roman s’étend sur une semaine, sans intrigue particulière : c’est simplement une semaine-type, mais on dirait une vie entière, à la frise ou plutôt au schéma éternellement répété. Au tout début, cet « amour adolescent et anachronique » est touchant, surtout après quinze ans de mariage et deux enfants. Mais, très vite, l’inquiétude s’installe. Cette femme passe son temps à observer obsessionnellement son mari, à imaginer ses rêves, à deviner ce qu’il ne dit pas, à commenter ses vêtements, ses paroles. Elle décortique, ressasse, fouille ses poches, analyse ses tickets de caisse. Le lecteur est happé dans le mécanisme, sous le régime de la communauté réduite aux aguets. Même au travail – la narratrice est professeure et traductrice –, son mari l’obsède. Elle aime ses enfants, mais ils gênent sa passion : « Je suis trop occupée à être amoureuse pour être une bonne mère. »

Si elle surveille son mari, elle se surveille aussi constamment. Comme l’Ariane de Belle du Seigneur, d’Albert Cohen (Gallimard, 1968), elle est hantée par la peur que la trivialité du quotidien ne détruise leur noble intimité. « Après quinze années de vie commune, je préfère encore mentir, me rendre malade, attendre d’être au lycée ou au restaurant plutôt que mon mari m’entende aller aux toilettes. » Même les disputes doivent être « existentielles ». La volonté de contrôle est absolue. Elle met en place des stratégies pour maintenir le désir de son mari : ne pas décrocher quand il appelle (« c’est dur, mais c’est la règle »), « être mystérieuse », « rester insaisissable ».

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