« Monsieur Romain Gary », de Kerwin Spire : les années charnière outre-Atlantique

Romain Gary et Jean Seberg, à la fin des années 60.

« Monsieur Romain Gary. Consul général de France – 1919 Outpost Drive – Los Angeles 28, California », de Kerwin Spire, Gallimard, 324 p., 20 €, numérique 15 €.

Sa mère l’avait prédit : son fils, Roman Kacew, futur Romain Gary (1914-1980), alias Emile Ajar, serait un romancier fêté et un ambassadeur de France. Sa double prophétie commence à se réaliser en 1956. Lorsqu’il apprend qu’il vient d’obtenir le prix Goncourt, celui qui est depuis peu consul général à Los Angeles se trouve en Bolivie. Il est missionné par le Quai d’Orsay pour observer de près la crise économique et l’instabilité politique qui secouent le pays à la suite de l’élection d’un nouveau président.

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C’est dans la capitale andine, perchée à 4 000 mètres d’altitude, que, quelques jours plus tôt, ce compagnon de la Libération a reçu avec émotion une missive de Charles de Gaulle expédiée de Colombey-les-Deux-Eglises (Haute-Marne). Le général vient de lire Les Racines du ciel (Gallimard, 1956). Il a été « emporté » par ce « grand et beau livre ». Le prix Goncourt est assorti d’un chèque de 5 000 francs, issus des dividendes retirés par l’Académie de ses actions dans la Compagnie universelle du canal maritime de Suez. Drôle d’ironie du sort, à l’heure où le canal fait l’objet d’une guerre à la suite de sa nationalisation par l’Egypte.

Courriers protocolaires

C’est tout ce pan politico-littéraire, ces années charnière dans l’existence du romancier, que documente Kerwin Spire dans un récit inspiré, Monsieur Romain Gary. Consul général de France – 1919 Outpost Drive – Los Angeles 28, California.

Le biographe a tout épluché : coupures de presse, dépêches et courriers protocolaires conservés aux centres des archives diplomatiques de La Courneuve et de Nantes. Il a rencontré, à Los Angeles, l’ancienne secrétaire de Romain Gary, et il a eu accès à des inédits : fragments de correspondance (avec Camus et Malraux), enregistrements de conférences, câbles échangés avec la Twentieth Century Fox, etc. Face aux journalistes affluant à l’ambassade de France, à La Paz, pour recueillir ses impressions, le lauréat du Goncourt évoque sa joie, mais aussi « la tristesse de constater que l’idéal de liberté et de dignité humaines que je défends dans mon livre n’a jamais été plus menacé », en référence à la répression de l’insurrection hongroise par les Soviétiques.

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A la faveur de cette récompense, dont les échos traversent l’Atlantique, de fins limiers découvrent que le Quai d’Orsay a légèrement trafiqué la notice biographique du consul, avant sa prise de poste en Californie, afin de ne pas éveiller la méfiance de ses interlocuteurs américains, farouchement anticommunistes. Aussi l’écrivain-diplomate n’est-il pas officiellement né à Vilnius (en Lituanie, qui, en 1956, fait partie de l’URSS), mais à Nice, où en réalité il n’est arrivé qu’à l’âge de 14 ans. En 1975, Romain Gary maquillera entièrement son identité pour remporter une seconde fois le Goncourt.

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