Mort d’Henri Deluy, directeur d’« Action poétique »

Henri Deluy (non daté).

En 2012, Henri Deluy décidait de mettre un terme à l’aventure de la revue Action poétique, qu’il dirigeait depuis 1958, refermant ainsi une page de l’histoire littéraire française. Poète, traducteur, anthologiste émérite et grande figure de passeur, il est mort le 20 juillet, à 90 ans, à Marseille.

Sa disparition vient comme entériner la fin d’une époque, celle des revues et de la domination de la poésie dans le champ théorique de la création française : désir de changer le monde, de s’ouvrir à lui – en particulier à travers des traductions défricheuses – ou plus modestement d’interroger la langue qui permet de lui donner forme. En 1993, déjà, Deluy avait piqué au vif ses collègues en mettant au programme du numéro 133-134 d’Action poétique cette question facétieuse : « La forme-poésie va-t-elle, peut-elle, doit-elle disparaître ? » Il venait pourtant de créer, en 1991, la Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne.

Une poésie sonore

Deluy et Action poétique, c’est une histoire sociale, politique et locale bien particulière. La revue a été fondée par Jean Malrieu et Gérald Neveu, en 1950, à Marseille. Le premier est instituteur, le second employé des PTT. Tous deux militent au Parti communiste. Né le 25 avril 1931, lui aussi à Marseille, d’origine modeste, Henri Deluy les rejoint en passant par les Cahiers du Sud : un peu auparavant, il a sillonné l’Europe, a rencontré l’avant-garde poétique hollandaise et le groupe Cobra grâce à sa première épouse.

Une fois revenu, il devient instituteur puis journaliste pour La Marseillaise. Entre les Cahiers du Sud et Action poétique, on trouvera des noms en commun tels ceux de Joseph Guglielmi, Jacques Roubaud ou Jean-Jacques Viton, qui fondera plus tard la revue If, au comité de laquelle Deluy siégera. Cette avant-garde provençale va rhizomer jusqu’aux années 1990-2000 et entrer en résonance avec des lignes éditoriales comme celles de P.O.L ou d’Al Dante. Si les premières années, au temps de la guerre d’Algérie, étaient très militantes, Deluy n’a pas fait d’Action poétique une revue partisane mais, quoique « de gauche », ouverte à (presque) tous les débats théoriques et les formes contemporaines et anciennes de poésie, depuis les troubadours galégo-portugais jusqu’à la performance.

Infatigable traducteur (Akhmatova, Maïakovski, Pessoa, Tsvetaïeva, etc.), Deluy prend parfois la plume pour préciser le champ d’Action poétique : si sa génération est née contre la tentation du « retour au vers régulier » proposée par Aragon, elle s’arrête aussi, littérairement, à la poésie sonore ou littérale : « Les aptitudes du langage à manier la sensibilité, et vice-versa » lui importent avant tout (cité par Pascal Boulanger, « Action poétique », Flammarion, 1998).

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