Mort du chanteur Julos Beaucarne, un Wallon du monde

Le chanteur Julos Beaucarne, en mars 2008, à Paris.

Tous les Wallons connaissaient son sourire, sa crinière blanche et son éternel pull de laine aux couleurs de l’arc-en-ciel. Et presque aucun Flamand n’a entendu parler de Julos Beaucarne, même s’il aimait aussi, et chantait, cette autre partie de la Belgique. Le royaume est ainsi fait que la renommée d’un artiste très populaire dans une région peut ne jamais franchir la frontière de l’autre.

S’il est donc resté ignoré de la majorité des Belges, Julos (né Jules) Beaucarne aura, en revanche, porté aux quatre coins de la planète un message souvent tendre, parfois inquiet et a accumulé des dizaines d’albums au fil de ses cinquante années de carrière. Les pieds dans son terroir, le cœur porté vers la francophonie, la tête dans les étoiles, il se voulait un Wallon du monde. Il chantait en français et dans son dialecte, il voyageait du Québec au Mexique, de l’Afrique à l’Inde et se ressourçait en Provence, où il démarra sa carrière, faisant la quête à l’issue de ses récitals sur les places de village. Plus tard, sur ses terres, cet adepte de la « vélorution » n’hésitait pas à faire pédaler les spectateurs afin d’éclairer ses salles de concert.

Pour ses concitoyens de tout âge, cet admirateur d’Apollinaire et Verlaine, mais aussi du poète symboliste belge Max Elskamp ou du chanteur québécois Gilles Vigneault, restera à tout jamais comme l’auteur de La Petite Gayole, un texte ironique et gentiment érotique qu’il s’amusait à voir repris dans un pays étranger par un public ne comprenant pas un traître mot d’un texte évoquant une « petite cage » où une belle lui promettait d’abriter « son canari »

Autodérision et bonhomie

Du rire aux larmes : en février 1975, un événement d’une rare brutalité vint briser la ligne paisible de son existence. Un jeune déséquilibré qu’il avait abrité poignardait son épouse, Loulou, le laissant seul avec ses deux jeunes fils. « C’est la société qui est malade, il nous faut la remettre d’aplomb et d’équerre, par l’amour, l’amitié et la persuasion », écrivait-il au meurtrier. Selon ses amis, il n’a jamais vraiment surmonté son chagrin mais n’en a, pour autant, jamais refermé la porte de sa maison de Tourinnes-la-Grosse, dans le Brabant wallon.

Julos Beaucarne était aussi un héritier du puissant courant surréaliste belge et usait à merveille de l’autodérision, ce « dogme national, revendiqué avec une espèce d’exultation », selon la formule du linguiste Jean-Marie Klinkenberg. Wallon jusqu’au bout des doigts, il incarnait aussi la bonhomie qui caractérise ses compatriotes mais savait aussi mener des combats avec beaucoup de conviction. Il dénonçait l’injustice, le racisme (« Dès l’instant où nous sortons du ventre de notre mère, nous sommes tous des émigrés »), le sort réservé aux femmes et les atteintes portées à la nature. Avant que l’écologie ne devienne un mouvement politique, il guerroyait déjà contre la multinationale Monsanto et fondait le Front de libération des arbres fruitiers, prélude à une Revue européenne de conscience planétaire annuelle, trimestrielle et spasmodique qu’il anima jusqu’en 2015.

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