Musique : la sensualité essentielle de Caetano Veloso et Gilberto Gil

Caetano Veloso et Gilberto Gil, au Montreux Jazz Festival, en 2015.

Au commencement était le verbe, paraît-il. Hypothèse séduisante, qui en appelle d’autres : le Créateur était-il plus attentif à la signification des mots ou à leur sonorité ? Au sens ou au son ? Ces sinuosités traversent le nouvel album de Caetano Veloso, Meu coco. Paru le 22 octobre, il s’agit de son premier disque d’originaux en neuf ans ; c’est aussi le plus sensible et sensuel depuis Livro (1997), chapitre essentiel d’une discographie qui ne l’est pas moins.

Il y a des années, le Brésilien a lu Joseph et ses frères (1933-1943), le cycle romanesque de Thomas Mann, inspiré de la Genèse. Un passage, en particulier, l’a captivé : « Mann écrit qu’après une longue marche, au crépuscule, Jacob se coucha sur un Gilgal, avant de reprendre sa route », raconte le chanteur, par visioconférence. Un Gilgal ? Dans un premier temps, Veloso croit à une erreur de traduction, croise les sources, crible de questions ses amis les plus érudits : « Selon certaines interprétations, le Gilgal serait une sorte d’autel en pierre. Ce qui expliquerait pourquoi plusieurs localités juives, dans l’ancienne Palestine, s’appellent ainsi… Je n’en revenais pas : un lieu de culte portait le nom de mes deux plus proches compagnons tropicalistes ! »

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Les tropiques cannibales de Gilberto Gil et Caetano Veloso

Soit Gilberto Gil et Gal Costa, avec lesquels Veloso a animé, au tournant des années 1960 et 1970, un mouvement à cheval entre l’avant-garde et les arts populaires, ancré à Salvador de Bahia, mais ouvert aux quatre vents : le tropicalisme, donc. En tout bien tout honneur, l’un des sommets de Meu coco s’intitule GilGal : sur un lit lascif de percussions, le morceau égrène une liste de maîtres musiciens. « Il m’a appris le sens du son/Je voulais lui apprendre le sans son du sens », chante Veloso de sa voix pure et assurée. « Ces paroles résument l’essence de ma relation avec Gil, explicite-t-il. J’ai développé mes capacités musicales en le regardant jouer, quand nous nous sommes rencontrés, à Bahia. En retour, Gilberto s’est intéressé à mon mode de pensée, à ma façon de concevoir le futur de la musique brésilienne. »

« Refloresta »

En 2015, les deux futuristes s’étaient arrêtés au Palais des Congrès, étape parisienne d’une longue tournée commune. Ces temps-ci, c’est la scène de la Philharmonie de Paris qu’ils se partagent, à tour de rôle. Veloso y est passé le 28 août, en solo, guitare et voix ; Gil y jouera le 25 octobre, en quintet. Un écho à l’exposition consacrée à l’Amazonie qu’y tient actuellement leur compatriote, le photographe Sebastiao Salgado. « Savez-vous que Salgado a planté des millions d’arbres, au Brésil ? A son initiative, j’ai publié l’an dernier une chanson sur la reforestation, un sujet vital, indique Gilberto Gil, en marge du concert qu’il donnait le 15 octobre à Roubaix (Nord), dans le cadre du Tourcoing Jazz Festival. Sebastiao m’a suggéré de la baptiser Refloresta, car il connaît mon goût pour le préfixe re-… »

Il vous reste 71.44% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.