Musique : Susana Baca sur les rivages de la poésie et de la politique

Susana Baca àCañete (Pérou), en mai 2021.

Susana Baca ne change pas. Qui s’en plaindrait ? Sur son nouvel et magnifique album, Palabras urgentes (« paroles urgentes »), elle continue, à 77 ans, de chanter avec une infinie tendresse sa culture afro-péruvienne et les poètes latino-américains. D’une voix toujours aussi douce et gracieuse, elle fait rimer propos poétique et pensée politique. « Tout le répertoire de cet album porte à la fois des mots de contestation et des paroles d’espoir. Il dit des choses dont il est nécessaire et urgent de parler. J’y exprime entre autres la protestation des gens qui ont vu leurs droits bafoués », dit la chanteuse, jointe chez elle, à Cañete, en pleine campagne, loin du bruit et de l’engorgement de Lima, sa ville natale.

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Elle savoure, dit-elle, le privilège de vivre là, entre le chant des vagues et celui des oiseaux, dans cette quiétude à peine troublée parfois par le braiment d’un âne. La chanteuse, autrefois enseignante, fête ses cinquante années de carrière artistique. Elle occupa pendant six mois, en 2011, le poste de ministre de la culture dans le gouvernement d’Ollanta Humala, président de la République du Pérou de 2011 à 2016. « Il disait que j’étais la ministre de l’inclusion sociale, mais cette pensée n’a pas duré longtemps chez le señor Humala, ironise-t-elle. Je ne regrette pas d’avoir accepté. J’ai fait tout ce que j’ai pu dans le très court temps où je suis restée et je garde toujours la fierté d’avoir pu servir mon pays. »

« Un avertissement »

Révélée sur la scène internationale dans les années 1990 après que David Byrne, ex-leader et chanteur des Talking Heads, l’eut signée sur son label Luaka Bop, elle a depuis mené une belle carrière (dix-huit albums, trois Latin Grammy Awards), tout en continuant de travailler sur la mise en valeur de la mémoire du peuple afro-péruvien, en compagnie de son époux, le sociologue bolivien Ricardo Pereira. Enregistré sous la direction artistique de Michael League (multi-instrumentiste, directeur de l’orchestre de jazz fusion new-yorkais Snarky Puppy), entre Cañete, Lima et New York, Palabras urgentes se décline en dix chansons habillées d’arrangements soignés. Plusieurs d’entre elles dansent sur les percussions, les rythmes (lundero, zamacueca, panalivio, festejo…) hérités des anciens esclaves amenés sur la côte Pacifique par les conquistadores espagnols dès le XVIe siècle. Des rythmes sondés et décryptés au cours de ses collectages, pendant des années, sur le littoral, avec son compagnon. Des chansons dont les vers, pour la plupart, sont choisis chez des auteurs afro-péruviens ou bien argentins, comme Cambalache, d’Enrique Santos Discépolo (1901-1951). « Ce texte dénonce la corruption. C’est un avertissement, composé sur une sorte de tango intemporel », commente la chanteuse.

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