Musique : Timothy Ridout, l’altiste qui tutoie les sommets

L’altiste Timothy Ridout, en 2019 à Londres.

En quelques coups d’archet, le Britannique Timothy Ridout s’est fait une place dans le cercle très fermé des grands altistes. Son éclatante jeunesse (un frais minois aux joues encore poupines), son assurance impatiente, et surtout l’autorité naturelle d’un jeu à la fois totalement libre et accompli, ont maintenu en haleine le public de la salle Cortot, à Paris, où se déroulait mardi 19 octobre le deuxième concert de la saison inaugurale de L’Oreille du lynx. Au programme, celui du disque récemment publié par l’artiste chez Harmonia Mundi avec le pianiste Frank Dupree, A Poet’s Love, dont le titre fait référence à l’un des cycles de lieder les plus célèbres de Schumann, joué dans la propre transcription de Timothy Ridout.

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Dès la première des seize pièces, Im wunderschönen Monat Mai (« Au merveilleux mois de mai »), la vocalité prévaut. Un chant modulé dans le tendre de l’instrument, empreint d’un lyrisme déjà prémonitoire des désespoirs qui émaillent les poèmes de Heine, la musique de Schumann. L’intensité nocturne du Ich will meine Seele tauchen (« Je veux exhaler mon âme »), le tragique profond du Im Rhein, im heiligen Strome (« Le Rhin, ce fleuve divin »), la danse populaire dérobée au piano du Das ist ein Flöten und Geigen (« Au son des flûtes et des violons »), le poignant Ich habe im Traum geweinet (« J’ai pleuré en rêve ») invalident définitivement l’adage qui veut que le violoncelle soit l’instrument le plus proche de la voix humaine. L’alto de Timothy Ridout lui dame le pion. Non content de dessiner une magnifique ligne de chant qu’accompagne avec présence et talent dramaturgique le piano de Frank Dupree, le musicien se love au plus proche de la prosodie, enluminant d’une incroyable palette de couleurs servie par un archet virtuosissime, la substance même des mots. Chapeau bas.

Solennel et puissant

A 26 ans, le musicien né à Londres, est passé par la Royal Academy of Music avant de se perfectionner en Allemagne auprès de Nobuko Imai à la Kronberg Academy. Un parcours exemplaire, jalonné de récompenses et de distinctions. Lauréat en 2014 du concours international Cecil Aronowitz puis, en 2016, du concours Lionel Tertis, Ridout devient en 2019 artiste de la BBC New Generation, avant un premier prix Jeffrey Tate à Hambourg ainsi qu’une bourse Borletti-Buitoni Trust.

Il joue un sublime alto Peregrino di Zanetto (1565-1575), prêté par la Beare’s International Violin Society, à la sonorité éclatante, d’une remarquable égalité sur toute la tessiture. En témoignera la transcription du Roméo et Juliette op.64 de Prokofiev, dans la version arrangée par l’altiste Vadim Borisovsky avec l’assentiment du compositeur. Tour à tour fluide et élégiaque, solennel et puissant, brillant et sensuel, le jeu de Timothy Ridout allumera les feux du drame shakespearien, de « L’éveil de la rue » à la « Mort de Juliette » en passant par la célèbre « Danse des chevaliers » et l’amoureuse « Scène du balcon ». En bis, un lied de Clara Schumann, la destinataire des Amours du poète de 1840 (Ich stand in dunklen Träumen), et le « Rasch » (« Rapide ») du troisième des Märchenbilder schumaniens, impressionnante course à l’abîme comme arrachée au néant.

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