Nantes expose son passé esclavagiste pour « faire évoluer les points de vue et les regards »

Vue de l’exposition « L’Abîme », au Musée d’histoire de Nantes, en octobre 2021.

On est tout d’abord intrigué par les sons, des cliquetis de chaîne, des pleurs d’enfant, la voix d’une femme chantant une berceuse et, de manière régulière, un bruit de vagues fouettant la coque d’un bateau. Puis, sous nos pieds, apparaissent les corps d’hommes, de femmes et d’enfants noirs, allongés sur le sol, nus pour la plupart, serrés les uns contre les autres. Grâce à un spectaculaire dispositif audio et vidéo immersif, imaginé par le Musée d’histoire de Nantes pour son exposition intitulée « L’Abîme », nous voilà embarqués sur la Marie-Séraphique, navire négrier nantais qui participa à la traite atlantique au XVIIIe siècle.

« Le dispositif est volontairement perturbant, explique Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée. Beaucoup de visiteurs vont découvrir la réalité de l’esclavage en venant ici. On a conçu l’exposition pour qu’elle intéresse un public large. Le but est de faire évoluer les points de vue et les regards. » Le titre a été choisi en référence au concept développé par le poète martiniquais Edouard Glissant pour évoquer le « gouffre » atlantique menant les esclaves vers les colonies, mais aussi, précise l’historienne, « pour signifier ce qui a été abîmé, ici, de notre humanité ».

Une carte numérique montre l’ampleur des déportations effectuées, en fonction de la nationalité des colons

Nantes fut le premier port négrier de France. Plus de 500 000 hommes, femmes et enfants achetés sur les côtes africaines ont été envoyés, à bord de navires, dans les colonies françaises d’Amérique afin d’y être vendus et mis en servitude. Après l’abolition de l’esclavage, en 1848, cette période honteuse de l’histoire nantaise fut longtemps tue avant que des historiens s’emparent du sujet.

Il y a trente ans, une exposition intitulée « Les Anneaux de la mémoire », du nom de l’association qui travaille à la transmission de l’histoire de la traite des Noirs, avait créé un choc. Conçue pour célébrer l’anniversaire de cet événement, qui coïncide avec les 20 ans de la loi Taubira du 21 mai 2001 reconnaissant l’esclavage et la traite comme crimes contre l’humanité, « L’Abîme » « permet de mesurer l’avancée des connaissances sur cette période sombre de l’histoire et d’en montrer la complexité », précise Bertrand Guillet, directeur du château des ducs de Bretagne et de son musée. Depuis sa rénovation en 2007, l’établissement revendique son engagement en faveur de la mémoire de l’esclavage.

Documents comptables

Présentée sur deux étages dans le bâtiment du harnachement, qui jouxte le château, l’exposition, qui prévoit un espace spécial à destination des enfants, réunit près de deux cents documents, œuvres et objets, quasiment tous issus des collections du musée. Dès l’entrée, une carte numérique montre l’ampleur des déportations effectuées, en fonction de la nationalité des colons : les estimations actuelles évaluent à entre 13 et 17 millions le nombre d’Africains arrachés à leur terre natale entre le XVIe et le XIXe siècle – les expéditions françaises étant responsables de la déportation de 1,3 million d’entre eux.

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