Natacha Wolinski : « Enfant, j’étais fascinée de voir les dessins de mon père se former sous mes yeux »

Georges Wolinski et sa fille Natacha, à Saint-Mandé (Val-de-Marne), en 1966.

« Cette photo a été prise quelque temps après la mort de ma mère, en 1966. J’ai 4 ou 5 ans et, à cette époque, j’étais tout le temps accrochée à mon père. Je me blottissais contre lui, j’étais dans l’attente du retour de ma mère dont je n’avais pas encore assimilé le décès. On ne m’avait pas emmenée à son enterrement et, dans ma tête, elle s’était volatilisée.

On habitait à cette époque un petit appartement à Saint-Mandé, près de Paris, où mon père nous élevait seul, ma sœur, Frederica, et moi. Mon père ne dessinait pas encore pour L’Humanité – cela n’arrivera que dix ans plus tard –, mais cela m’amuse de voir au mur une planche de la fameuse bande dessinée de l’artiste Guy Peellaert Pravda la Survireuse. A l’époque, il collaborait avec Hara-Kiri, ne gagnait pas beaucoup d’argent. Il tra­vaillait tout le temps.

« Je pouvais demander à mon père de me gribouiller n’importe quoi, mais, quand il travaillait, je ne l’interrompais pas. »

Je l’ai toujours connu à sa table, inquiet de ce que serait son prochain dessin. Même quand il y avait du monde chez mes parents, à un moment de la soirée, il quittait la compagnie pour aller griffonner quelque chose dans son bureau. C’est un espace que, d’une façon ou d’une autre, il ne quittait jamais, mais dont la porte était toujours ouverte. En général, il travaillait en musique, en écoutant des airs sud-américains ou des chants de révolte comme Bella Ciao.

Enfant, j’étais fascinée de voir ses dessins se former sous mes yeux. Mon père découpait et collait ses bulles. Beaucoup de planches comportent du Tipp-Ex, car il changeait une lettre, un mot, agrandissait une bulle. C’était très artisanal. Ni ma sœur, ni moi ne dessinions beaucoup.

Tous les deux joufflus

Je pouvais demander à mon père de me gribouiller n’importe quoi, mais, quand il travaillait, je ne l’interrompais pas. Je ne sais pas qui a pris cette photo, mais c’est sans doute un professionnel, car mon père prend clairement la pose. Il a la bouche fermée alors que quand il dessinait et qu’il était concentré, il l’avait toujours ouverte. Ça me faisait beaucoup rire.

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Quand je regarde cette image, je suis étonnée de notre ressemblance. On a le même profil. Nous sommes tous les deux joufflus, moi avec mes joues de fillette et lui avec ses joues d’enfant, alors qu’il a déjà 35 ans. Je suis très émue en revoyant ses petits stylos à pointe fine, rangés sur le rebord de la table.

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Je me souviens qu’un jour, des années plus tard, quand j’avais une vingtaine d’années, il m’a offert un porte-mine Montblanc. Il voulait peut-être me faire entrer dans son monde et, en même temps, m’indiquer la voie de l’écriture, car, à l’époque, je faisais des études de lettres. C’était sa manière à lui de me signifier qu’un jour je serais du côté de la trace, de l’écrit. »

« Georges Wolinski », Beaux-Arts de Paris. Jusqu’au 3 octobre.