Nelson Freire, géant du piano, est mort

La nouvelle est tombée comme un coup de tonnerre lundi 1er novembre, jour de la Toussaint : l’immense pianiste brésilien, Nelson Freire, s’est éteint dans la nuit de dimanche à lundi, à l’âge de 77 ans, à Rio de Janeiro (Brésil). Le musicien, victime d’une chute en pleine rue dans la capitale brésilienne où il s’était fracturé l’épaule droite en 2019, avait disparu depuis deux ans des scènes internationales où il se produisait régulièrement. Il n’avait pas récupéré, au point de devoir renoncer à siéger au jury du dernier Concours Chopin de Varsovie au côté de son amie, Martha Argerich, laquelle s’était également désistée pour aller lui rendre visite.

Comme elle, le musicien avait le trac, comme elle, il se demandait si chaque concert ne serait pas le dernier. Personnalité discrète mais charismatique, adulé depuis toujours par ses pairs, Nelson Freire, qu’une périphrase a longtemps désigné comme « le secret le mieux gardé du piano », a soudain connu la notoriété au début des années 2000 avec deux enregistrements Chopin (2002) et Schumann (2003), gravés pour Decca, après quelque vingt-cinq ans passés volontairement loin des studios.

Noblesse et simplicité, densité sans lourdeur, souplesse et sensualité, virtuosité aérienne, le jeu de Nelson Freire est unique. Un art à la fois solaire et solitaire, avec la suprême élégance de qui offre la musique, et elle seule. Les mains sont celles d’un géant enfant, rondes et potelées, pattes de félin capables de vie ou de mort sur Beethoven, Chopin, Debussy, Brahms, Schumann. Tout juste tanguent-elles davantage aux tournures chaloupées qui rythment les pièces de Villa-Lobos, enregistrés pour Telefunken dès 1974, puis en 2012 et 2017 pour Decca.

Nelson Freire est né le 18 octobre 1944 dans le sud-est du Brésil, à Boa Esperança, 12 000 âmes et deux pianos. L’un est celui que Mme Freire a fait venir d’Allemagne quelques années plus tôt. Le dernier-né de trois ans, précédé de nombreux frères et sœurs, s’en empare. Le piano, c’est bon pour tout. Les crises d’asthme, les éruptions cutanées, l’eczéma, les bandelettes et autres cataplasmes. Avec la pâte à base de goyaves que lui prépare son père, pharmacien, le piano a toujours nourri Nelson Freire. « Je suis presque né mort, confiait-il au Monde en 2004. Allergique à la vie et ne supportant aucune nourriture. Sous protection constante et tous jeux interdits. Mon père a éprouvé plus tard le besoin d’écrire une longue lettre pour me raconter ce calvaire de ma petite enfance, dont le piano, que jouait ma sœur aînée, était le seul palliatif. » Le petit garçon n’est pas seulement un surdoué, il a la science infuse.

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