« Nightmare Alley » : William Lindsay Gresham dévalise les consciences

Le Radio City Music Hall,  à New York, construit au début des années 1930.

« Nightmare Alley », de William Lindsay Gresham, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Denise Nast, révisé par Marie-Caroline Aubert, introduction de Nick Tosches, Gallimard, « Série noire », 452 p., 22 €.

On a les geeks qu’on mérite. Si les nôtres sont souvent caricaturés en cyberados, vidéomaniaques éperdus d’imaginaire et de lèche-écrans, ceux de l’Amérique des années 1930, campés par le romancier américain William Lindsay Gresham (1909-1962) en ouverture de son grand œuvre romanesque, Nightmare Alley, s’avèrent d’une pathétique sauvagerie et d’un pittoresque archaïque. Ethylique grandiose devenu l’une des attractions d’un freak show, le geek d’alors, visage passé au brou de noix, coiffé d’une moumoute charbonneuse, corps effondré gainé d’un maillot chocolat, y gagne son alcool à la force de ses mâchoires et à la sueur de ses dents en décapitant, pour la plus grande frénésie des badauds, des serpents et des poulets vivants. Une vision glaçante qui d’emblée donne le ton de cet hallucinant « trou noir » littéraire.

Paru en 1946, adapté à l’écran par Hollywood, avec Tyrone Power, dès 1947 (une seconde adaptation, signée Guillermo del Toro est attendue pour fin 2021), traduit en France en 1948 sous le titre Le Charlatan, plusieurs fois republié à l’identique (Christian Bourgois, 1986 ; Gallimard, « Série noire », 1997), il est ici proposé sous son titre original, dans une traduction révisée et avec une érudite préface de l’écrivain Nick Toshes (1949-2019).

Un « freak » mythique des lettres américaines

Né en 1909, à Baltimore, Gresham, véritable « Tristan Corbière du Maryland », selon l’heureuse expression de l’historien du cinéma Philippe Garnier. Autant dire, un parangon du poète maudit. Un freak mythique des lettres américaines. Après études et petits boulots, s’orientant d’abord vers la prédication évangélique et la chanson folk, il se convertit au marxisme au début des années 1930 (doctrine qu’il rejettera prudemment à l’heure de la guerre froide). Cette adhésion le mène à s’engager, durant la guerre d’Espagne, dans la brigade Abraham-Lincoln, où il sert comme artilleur. Revenu tuberculeux et suicidaire aux Etats-Unis, marié à la poète Joy Davidman, il met deux ans à guérir, gagnant sa vie comme rédacteur en chef et écrivain de pulps, magazines populaires où il use sa plume pour gagner la vie des siens. Miné au fil des années par un alcoolisme dont il peine à se déprendre, enclin à la violence, ne trouvant l’apaisement dans aucune des voies qu’il explore (psychanalyse, bouddhisme, christianisme, ésotérisme), divorcé puis remarié, atteint d’un cancer de la langue, il se suicidera aux barbituriques en 1962, dans l’hôtel de Manhattan où, seul et reclus, il cuvait sa misère et son désespoir.

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