Nina Kuscsik, la marathonienne en avance sur son temps

Nina Kuscsik en train de franchir la ligne d’arrivée du marathon de New York, en 1972.

L’épais classeur noir est posé sur la table de la cuisine. Il renferme, classés par année, les exploits sportifs de Nina Kuscsik. Les pages défilent sous les yeux de cette pionnière du marathon dans sa maison de South Huntington, à Long Island, aux Etats-Unis. Les souvenirs s’entremêlent et se perdent parfois entre les articles jaunis, les photos délavées et les éclats de rire de cette dame de 82 ans. Quand ses doigts noueux s’arrêtent en 1970, ils ne trouvent pas trace de sa participation au premier marathon de New York qui fête, le 7 novembre, sa cinquantième édition après une année d’absence due au Covid-19.

Nina Kuscsik n’a pas découpé l’article du New York Times qui relate l’événement. Elle y est pourtant mentionnée. A l’époque, la course n’a pas grand-chose à voir avec le show d’aujourd’hui. Elle se déroule à Central Park – plus de quatre tours du poumon vert de Manhattan pour boucler les 42,195 kilomètres. Ce jour de septembre, ils sont 127 à se positionner sur la ligne de départ.

Parmi eux, une seule femme, Nina Kuscsik. Mais elle n’arrive pas au bout. « Je voulais vraiment finir, assurait à l’époque la trentenaire au New York Times. Mais j’ai attrapé un virus en début de semaine et je n’ai tout simplement pas réussi. (…) En abandonnant, j’évite aussi des problèmes avec l’AAU », l’Amateur Athletic Union, la puissante fédération qui gère les marathons dans le pays.

Sa présence n’est en effet pas officielle. L’AAU interdit aux femmes de concourir sur de longues distances. Elles ne seraient pas assez endurantes, cela pourrait abîmer leur santé, leur féminité. Nina Kuscsik se rappelle encore de cet épisode, dans ces années-là, où elle faisait son jogging sous la pluie. « Une voiture de police m’a arrêtée. Ils se figuraient que j’avais besoin d’aide. Je leur ai répondu que non, que je courais pour le plaisir. Pour eux, je fuyais quelque chose… »

L’avocate des femmes

Quand cette jeune mère de famille enfile ses baskets, en 1969, pour son premier marathon –celui de Boston, le plus ancien et le plus prestigieux –, elle sait que les femmes n’y sont pas les bienvenues mais elle s’est mise au défi de le terminer. Ce qu’elle fait en 3 h 46 mn. Son temps n’apparaît pas dans les résultats car sa participation reste illicite. Elle le connaît uniquement car elle a repéré un coureur qui a franchi la ligne blanche à ses côtés.

Elle décide alors de se mobiliser. « J’ai commencé à étudier les règles édictées par la fédération pour voir comment on pouvait les changer, explique-t-elle. Moi, je voulais juste courir et faire de la compétition. J’ai vu là une occasion d’arriver à mes fins. » Elle peut compter sur la petite bande qu’elle retrouve à chaque course, des hommes et des femmes passionnés, peu nombreux mais déterminés et soudés.

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