Nobel d’économie 2021 : le triomphe de l’expérimentation face à la théorie

Présentation des lauréats du prix Nobel d’économie à Stockholm, le 11 octobre 2021.

Le 53e « prix de la Banque de Suède en sciences économiques à la mémoire d’Alfred Nobel », décerné lundi 11 octobre à David Card, Joshua Angrist et Guido Imbens, trois chercheurs travaillant aux Etats-Unis, acte le basculement de la science économique, à partir des années 1990, dans un « esprit nouveau », pour reprendre le terme de Yannick L’Horty, professeur à l’université Gustave-Eiffel (Paris-Est) : celui d’une science dominée par la théorie à une science basée sur l’expérimentation, plus conforme au modèle des sciences dites « dures » comme la physique ou la biologie.

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Autrement dit, plutôt que de construire des modèles théoriques d’explication des phénomènes économiques (comme la « théorie de l’équilibre général », la « théorie des contrats » ou la « théorie des incitations », etc.) et de les confronter aux comportements et aux terrains réels, l’approche expérimentale essaie de trouver, soit dans la réalité, soit dans une réalité créée pour les besoins de l’expérience, des terrains sur lesquels sont expérimentées des mesures économiques comme une hausse (ou une baisse) de revenus, de qualifications, de formation, d’impôts, de main-d’œuvre, etc.

Comme pour le test d’un médicament en médecine, l’application de cette variable sur le terrain d’expérimentation est comparée avec un terrain « témoin » où elle n’a pas été appliquée (le « placebo » dans le cas du médicament), ce qui permet d’en mesurer les effets relatifs. Cette méthode est particulièrement utile pour évaluer les politiques publiques, que ce soit pour en mesurer les effets ou pour tenter de les prévoir en menant des expérimentations préalables.

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« Expériences naturelles »

L’expérience la plus connue de David Card a ainsi été de mesurer l’effet de l’afflux massif de réfugiés cubains en 1980 sur le marché de l’emploi à Miami (salaires, types d’emploi, chômage) en comparant ce dernier à des marchés de l’emploi d’autres villes ayant au départ les mêmes caractéristiques que Miami mais n’ayant pas connu un tel afflux. En l’espèce, cette immigration massive n’avait ni fait baisser les salaires, ni fait monter le chômage.

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Il s’agissait en l’espèce d’une « expérience naturelle », comme l’explique Marie-Claire Villeval, professeure à l’université de Lyon-Saint-Etienne, c’est-à-dire de deux terrains ayant réellement existé. Or, comme le souligne Mme Villeval, « les expériences naturelles posent des défis méthodologiques redoutables car par définition, et à la différence des expériences de laboratoire et de terrain, elles sont rarement reproductibles ».

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