« Nos crises environnementales sont des crises de l’excès et non du manque »

Tribune. A tort ou à raison, la peur de la rareté marque notre vision du monde. Nos ressources, nous semble-t-il, s’épuisent à brève échéance ; nos sociétés et nos économies risqueraient de s’effondrer du fait de cette rareté. L’idée a encore été récemment reprise par l’économiste Jean Latreille (« Le revenu universel ne nous fera pas moins travailler, au contraire », Le Monde, 29 avril). Elle s’inscrit dans la tradition de brillants théoriciens : Thomas Malthus bien sûr, Paul Ehrlich qui annonçait en 1970 d’imminentes famines aux Etats-Unis et bien d’autres aujourd’hui.

Le fameux rapport sur les limites de la croissance, le « rapport Meadows » publié en 1973, expose ainsi dans son scénario principal un effondrement lié à l’épuisement des ressources de matières premières. Mais cet ouvrage remarquable, qui mériterait d’être lu autant qu’il est cité, propose également des scénarios alternatifs. L’un d’entre eux fait l’hypothèse de ressources illimitées. Il aboutit aussi à un effondrement, non pas sous l’effet de la rareté mais au contraire d’une pollution hors de contrôle permise par l’abondance des ressources.

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Cinquante ans après, c’est ce second scenario qui se réalise. Loin d’avoir décrû, les réserves identifiées sont aujourd’hui bien supérieures à celles citées par le rapport. Nous consommons beaucoup plus de ressources, aidés par la baisse structurelle de leur prix. Même le pétrole est plus accessible : en France, une dizaine de minutes rémunérées au smic permettent de se procurer un litre d’essence ; c’était le double en 1970, lorsque le litre d’essence coûtait 1,10 franc pour un salaire minimum à 3,50 francs de l’heure.

La rareté persiste à ne pas advenir

Notre invraisemblable capacité d’innovation nous a permis d’inventer de nouveaux procédés de prospection, d’extraction et de raffinage qui ont rendu abondante une ressource finie, reportant sa disparition aux calendes grecques. C’est précisément cette abondance qui menace nos écosystèmes.

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Le réchauffement climatique ? Excès d’utilisation d’hydrocarbures, de viande, d’engrais azotés.

La pollution de l’air ? Excès de particules fines et d’oxydes d’azote produits par des véhicules omniprésents.

Les pluies acides ? Excès de dioxyde de soufre. Le trou de la couche d’ozone ? Excès de CFC lié aux équipements de réfrigération et aux aérosols.

Excès de consommation de biens devenus, par le génie humain, abondants et bon marché. Nos crises environnementales sont des crises de l’excès et non du manque.

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