« Notre corps est un réservoir de savoir-faire, de résistances »

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Publié aujourd’hui à 05h01

Silvia Federici est « l’une des penseuses féministes les plus influentes du siècle dernier », écrivait le New York Times dans un long portrait qui lui était consacré, en février. Après un an de confinement, la question du travail domestique, un de ses sujets de prédilection, était revenue sur le devant de la scène, soulignant la persistance de l’immense disparité entre hommes et femmes.

En 1972, Federici a cofondé l’International Feminist Collective et ouvert la section new-yorkaise du mouvement « Wages for Housework » (« un salaire pour le travail ménager »), à une époque où le féminisme se concentrait davantage sur l’accès au travail. Son travail a démontré l’invisibilisation, dans la théorie marxiste, du travail reproductif des femmes, pourtant à la base de la création de valeur – pensé par Marx comme une fonction naturelle.

Professeure à l’université d’Hofstra, dans l’Etat de New York, Silvia Federici a notamment écrit Caliban et la sorcière. Femmes, corps, et accumulation primitive (Entremonde, 2014), une relecture de l’histoire du capitalisme à partir de la chasse aux sorcières, « aussi importante pour le développement du capitalisme que la colonisation et l’expropriation de la paysannerie européenne ».

Dans son ouvrage Par-delà les frontières du corps (Divergences, 2020), elle analyse les discours contemporains autour de la question du corps, pris entre une lecture biologique, le tournant performatif venu des gender et les désirs de transformation rendus possibles par la technologie. A 78 ans, elle « réfléchit sur les leçons à tirer du passé ». Dans cet entretien au Monde, Silvia Federici défend une perspective matérialiste – « Changer nos corps, reprendre le contrôle de notre sexualité et de notre capacité de reproduction signifie changer nos conditions matérielles d’existence » – et invite à politiser la maternité, longtemps laissée dans l’angle mort du féminisme.

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« Le corps se trouve sur notre route dès qu’il est question de changement social », écrivez-vous. Vous reprochez aux discours contemporains sur les corps de ne pas suffisamment prendre en compte les forces économiques à l’œuvre.

Il n’y a pas de politique sociale qui n’ait pas de répercussion sur nos corps. Le corps est continuellement transformé, inscrit, formé par le travail, par l’inégalité des politiques sociales, la nourriture que nous mangeons, les angoisses que nous vivons. Ce n’est pas la même chose de marcher sereinement dans la rue ou d’être continuellement anxieux. Il ne fait aucun doute que le corps est aujourd’hui au cœur de discours scientifiques, politiques et disciplinaires qui ont entrepris, dans leur domaine respectif, de redéfinir ses principales qualités et capacités.

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