« Notturno » : le réalisateur Gianfranco Rosi en surplomb esthétique

« Notturno », de Gianfranco Rosi, a été tourné au cours des trois dernières années le long des frontières de l’Irak, du Kurdistan, de la Syrie et du Liban.

L’AVIS DU « MONDE » – ON PEUT ÉVITER

Réalisateur italo-américain, né en Erythrée en 1964, Gianfranco Rosi est un documentariste de renom, dont l’œuvre s’expose aux quatre coins de la planète cinéma. En 2013, Sacro GRA, variation autour du périphérique romain, remportait le Lion d’or à la Mostra de Venise, au nez et à la barbe des fictions en lice. En 2016, rebelote : Fuocoammare, témoignage sur la crise migratoire vue depuis l’île stratégique de Lampedusa, recevait l’Ours d’or à Berlin ainsi qu’une nomination aux Oscars.

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Son dernier long-métrage Notturno, en compétition à Venise en 2020, dresse un tableau fragmenté de la situation au Moyen-Orient, en voguant le long des frontières de l’Iran, du Kurdistan, de la Syrie et du Liban, zones déchirées par la géopolitique, l’ingérence étrangère et la menace fondamentaliste. Entre scènes de guerre et scènes de genre, le film rassemble par éclats divers aspects de la région, voguant tour à tour auprès des combattants peshmergas, des internés d’un hôpital psychiatrique irakien, d’orphelins yézidis réchappés de camps de prisonniers, ou plus largement de civils qui essaient tant bien que mal de mener leur vie.

Principe itinérant

D’où vient alors que le film procure un profond sentiment de gêne ? Tout d’abord de son principe itinérant qui a tendance à aligner, et donc à généraliser, des situations, des expériences et des régions très différentes, irréductibles les unes aux autres. Voulant absolument faire tableau, Gianfranco Rosi transforme chaque station en vignette, l’une balayant l’autre au fil d’un montage imperturbable, sans commentaire ni contextualisation.

Il s’en dégage une certaine position de surplomb esthétique. Aucun plan du film ne résiste à la tentation de la belle image bien léchée, comme à celle de poétiser le chaos – ce qui semble bien dérisoire devant la gravité des événements décrits ou des propos tenus. Tout à sa tapisserie de l’Apocalypse, le documentariste ne se rend même pas compte de l’indécence qui caractérise parfois son point de vue : filmant depuis le soupirail des prisonniers entassés dans une cellule, ou par-dessus l’épaule d’une mère éplorée pour, le temps d’un passage en revue, cadrer les photos de son fils exécuté. Comme si, toujours prêt à sacrifier les personnes à la poursuite du motif, Notturno se voulait un objet d’art, et du plus grand. Il est surtout froid comme la mort.

Documentaire italien, français et allemand de Gianfranco Rosi (1 h 40).