« N’oublions pas que la recherche publique a pour mission de produire des connaissances pour le bien commun »

Tribune. Sans doute avez-vous entendu parler des protéines, ces molécules essentielles à l’activité des cellules. Pour comprendre leurs fonctions, il est crucial de connaître leur structure tridimensionnelle (leur « forme »). Les méthodes expérimentales pour cela sont délicates et nécessitent des instruments très coûteux, comme les cryo-microscopes électroniques qui ont tant manqué aux équipes françaises étudiant le virus du SARS-CoV-2.

Jusqu’à l’été 2021, la forme d’une petite fraction seulement des protéines connues avait été révélée. La mise en circulation du logiciel AlphaFold a changé la donne. Ce logiciel d’intelligence artificielle est en effet capable de prédire avec une grande précision la structure de la plupart des protéines de toute espèce animale, végétale, bactérienne ou virale, à partir de la seule séquence ADN de son génome. Ce travail ouvre la porte à la modélisation fine, à l’échelle moléculaire, de l’ensemble des fonctions cellulaires.

Géants technologiques américains et asiatiques

On pourrait s’attendre à ce que des recherches aussi fondamentales soient réalisées par des laboratoires publics. Elles n’ont effectivement été possibles que parce que les Etats avaient au préalable investi sur le long terme dans la recherche : AlphaFold a été « entraîné » sur les milliers de structures protéiques patiemment résolues expérimentalement par les laboratoires publics du monde entier pendant des décennies. Les données et le code source du projet sont mis à disposition par un organisme public international, le Laboratoire européen de biologie moléculaire (en anglais European Molecular Biology Laboratory ou EMBL). Mais le projet scientifique est porté par DeepMind, une filiale de Google. Derrière AlphaFold, il y a donc un géant technologique américain.

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Que des entreprises privées fassent de la recherche fondamentale n’est pas nouveau. Au début du XXsiècle, la radioastronomie est née aux laboratoires Bell aux Etats-Unis, où la théorie du Big Bang fut également confirmée. Mais la recherche fondamentale n’y était pas un but en soi. Les géants technologiques américains et asiatiques actuels ont, eux, compris que les innovations de rupture de la recherche fondamentale sont la clé de leur prospérité future.

En 2020, les entreprises Amazon, Google et Huawei ont, à elles seules, investi plus de 70 milliards d’euros en recherche et développement (R & D), soit environ une fois et demie l’investissement total, public et privé, de la France. La part de cet investissement dirigée vers des recherches fondamentales sur le long terme suffit à doter leurs laboratoires de moyens sans comparaison avec ceux des laboratoires publics.

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