« Nourrir la bête », d’Al Alvarez : l’ivresse des sommets

« Nourrir la bête. Portrait d’un grimpeur » (Feeding the Rat. A Climber’s Life on the Edge), d’Al Alvarez, traduit de l’anglais par Anatole Pons-Reumaux, Métailié, 130 p., 18 €, numérique 10 €.

Apre et périlleux, l’univers de l’alpinisme peut aussi paraître hermétique. Il faut être initié pour s’y retrouver, par exemple, dans les cotations subtiles de la difficulté. C’est comme les pointures des chaussures, elles diffèrent d’un pays à l’autre et, en fonction de l’évolution des techniques, d’une décennie à l’autre. Il faut pratiquer la montagne comme une langue maternelle pour maîtriser le vocabulaire savant sans lequel il est impossible de se repérer dans les voies, les « topos », ou le matériel indispensable.

Seul un homme de lettres fort talentueux pouvait transcrire cette « science » en un récit à portée universelle, accessible à tous niveaux de compétences. Al Alvarez (1929-2019) avait ce don. Les surplombs, sous sa plume, se suivent sans se ressembler, les arêtes les plus fines s’enchaînent, les longueurs de corde nourrissent des paragraphes haletants, et le vertige du vide s’accroche à une écriture aérienne des plus élégantes. Sans jamais rien minimiser ou romantiser du danger : « Personne ne se dit jamais qu’il va mourir sur une paroi ; même les dingues imaginent qu’ils ont calculé le risque et qu’ils vont s’en tirer à bon compte. Mais quand tu commences à repousser les limites et que ta marge de sécurité s’amincit, des tas de choses peuvent aller de travers. »

Pintes entre potes

Le prétexte de ce récit : la vie d’un grimpeur gallois, issu d’un village au pied du Snowdon, cette petite montagne où Edmund Hillary s’est entraîné avant de conquérir l’Everest. Mo Anthoine (1939-1989) est un personnage tout en relief, qui ne trouve son équilibre que sur les points culminants, de l’Ecosse à l’Amérique du Sud, en passant par le redoutable « Ogre », au fin fond du Karakorum. Mais jamais il n’a voulu devenir professionnel, ses pintes entre potes étant pour lui plus importantes que la « une » des gazettes. Son livre est l’occasion de partager quelques-uns des moments les plus héroïques et les plus dramatiques de tous ces alpinistes britanniques légendaires – Doug Scott, Chris Bonington –, lointains et dignes héritiers des fameux Whymper et autres Coolidge qui pour toujours attachèrent leurs noms aux plus redoutables sommets des Alpes.

Lire aussi, sur un autre livre d’Al Alvarez (1973) : Le suicide, ce dieu sauvage

Al Avarez est encore peu connu en France et il est heureux que les éditions Métailié aient eu l’excellente idée de publier ce récit. D’autres devraient suivre de cet auteur éclectique qui fut un poète, un professeur d’université et un critique littéraire renommé – c’est lui qui fit découvrir les noms de Sylvia Plath ou de J. M. Coetzee –, et qui décida un jour de tout quitter pour se consacrer à l’escalade et aux expéditions, avec, comme hygiène de vie, chaque fois que c’était possible, la nage quotidienne dans un lac.