« Nous sommes les chasseurs », de Jérémy Fel : au cœur d’un vortex horrifique

Peur.

« Nous sommes les chasseurs », de Jérémy Fel, Rivages, 716 p., 23 €, numérique 17 €.

Certains signes ne trompent pas et un certain coup d’archet ne ment jamais. De la mise en scène d’un banal dîner familial se muant inexorablement en une sanglante et méthodique séance d’abattage, passage glaçant de son premier roman, Les Loups à leur porte (Rivages, 2015), on pouvait inférer, sans erreur possible, que le romancier Jérémy Fel (né en 1979) avait la main noire. Qu’on tenait, avec le créateur de Daryl Greer, sombre phare du récit et mâle alpha de cette meute lupine, carnassière et insatiable, un meneur de contes qui saurait nous offrir, dans le futur, certaines ventrées horrifiques dont on garderait mémoire.

Dont acte, en 2018, avec Helena (Rivages), ample roman où, au cœur d’un Kansas livré au blé et à la solitude comme le Sahara au sable et au silence, Hayley, jeune golfeuse prodige, est piégée, à l’issue d’une panne automobile, dans une de ces fermes familiales américaines où l’on sent que, sous la banalité désolée et le pittoresque anodin de l’endroit, le mal majuscule est à l’affût, la haine tire sur sa chaîne. Un roman où d’insensées plages de lenteur et de prostration alternaient avec de subites saillies de violence et des éclairs de folie.

Avec Nous sommes les chasseurs, sa troisième effraction romanesque, Jérémy Fel, pour un assaut vainqueur, fait donner la garde et élargit le cadre, conjoignant la structure éclatée et la cohérence profonde qui avaient fait la force de son premier roman avec cette lenteur méticuleuse dans l’explicitation des puissances malveillantes qui faisait tout le prix d’Helena. Le paysage, tout d’abord, s’ouvre et s’augmente d’une extrême profondeur de champ. Au fil de dix chapitres allant de la nouvelle brève à la novella, « Méphisto Fel » nous entraîne à cru dans une cavalcade de plusieurs siècles. Du Chili policier de Pinochet à la Bavière weimarienne puis nazie, d’un conte de Noël à une France contemporaine asservie par une puissance extraterrestre ou dévastée par une pandémie, d’un recoin de la France rurale du XIXe siècle sous la coupe de la dynastie Valdenaire – famille en proie à une malédiction séculaire et adonnée à d’effroyables rituels magique – à Damien Lecointre, l’ado-garou soulevé par la bestiale fringale du vorace Wendigo ou à une vision fantastique de l’Occupation, Fel joue, comme dans un film à sketchs, d’un permanent changement de lieux et de figures.

Destin tragique

Une fresque historique qui se clôt, magiquement, par l’évocation à la première personne du destin tragique de la star hollywoodienne Natalie Wood (1938-1981). Qu’on ne s’y trompe pas : ce qui semble un polyptyque hasardeux, une parade éperdue, trouve sa profonde cohérence dans l’incarnation transhistorique et polymorphe du mal, figuré tout à la fois par le puits central, au magnétisme suicidaire, qui bée aux confins des caves labyrinthiques du manoir Valdenaire et par la figure récurrente de Gabriel, un nom d’archange pour qualifier un maudit chaleureux et enveloppant, tour à tour gourou ou homme de confiance, qui semble aussi omniprésent qu’omnipotent. Ou encore par celle du démon Oz’har, sans doute le maître de ce ballet fatal, l’œil sec et sombre de cet ouragan historique qui entraîne dans sa giration maligne hommes, bêtes et choses. Deux maîtres chasseurs lâchés au cœur d’un théâtre planétaire et temporel où les emplois se limitent à ceux de prédateur et de victime.

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