« Œil oignon » : l’invitation au voyage de Michel Zumpf, mixeur de formes lancinantes

Christa Theret dans « Œil oignon », de Michel Zumpf.

L’AVIS DU « MONDE » – À VOIR

Voyez-vous bien le titre du film ci-dessus ? Vous ne l’entendez pas. Cependant, il vous émoustille. Vous ouvre l’esprit comme une pelure. De quelle collure hasardeuse surgit le premier groupe sémantique ? Quelles larmes ont au juste occasionné le second ?, vous demandez-vous sans doute. Nous ne sommes pas sûrs d’avoir des réponses à ces questions. A la place, nous avons une petite histoire à raconter. Elle débute en 1994, à la rencontre sur un écran de cinéma du Géographe manuel, premier film de Michel Zumpf, inconnu alors de nos services.

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Rencontre stupéfiante, à proprement parler inoubliable, tant l’impression était forte d’avoir affaire là à un autre monde du cinéma. Une moitié de film muet en noir et blanc, documentaire. Une suite fictionnée en couleurs avec le son. Des tableaux hétéroclites. Une fibre scientifico-poétique. De l’humour. De l’érudition. Une préciosité certaine. Un art de mettre les choses du monde (gens, musiques, objets, nature, sentiments…) dans un rapport nouveau. Décrassage garanti de l’esprit. Nouvelle jeunesse de la sensation.

Renseignement pris, l’auteur de cette folie baroque, né en 1957, transfuge de la philosophie, de la pêche et de la publicité, menait une carrière d’artiste-photographe-cinéaste. Le discret coup d’éclat du premier opus du Géographe manuel procédait d’une sorte de pari furieux. Convaincre des chefs opérateurs prestigieux de prendre gracieusement sur leur temps libre pour enregistrer chacun 122 mètres de pellicule avec un Cameflex. Dix-sept acceptèrent, tombant sous le charme bizarre du fécond discoureur. Parmi eux, Raoul Coutard, Emmanuel Machuel, Agnès Godard, William Lubtchansky, etc.

Extrême sophistication sonore

Vingt-trois ans plus tard, au terme d’un insondable silence, Zumpf reprend le fil de son essai poétique filmé. Socrate pour prendre congé (2017) poursuit l’œuvre initiale en la déportant du côté de la musique. Le film met au jour, en tableaux chantés, une œuvre méconnue d’Erik Satie pour chant et piano, composée en 1918 à la demande de la princesse de Polignac, qui souhaitait de la musique pour accompagner ses lectures de philosophie. Puis Carte de visite (2018) exhume ce poète méconnu que fut Max Jacob. Œil oignon, son nouveau film, revient au principe liminaire d’un accompagnement gracieux qui structurera l’œuvre, avec cette fois quarante et un musiciens sollicités pour écrire une phrase musicale du film en devenir.

Ils ont pour nom Delphine Dora, Morgan Fisher, Ell Sol, Ela Orleans, Jac Berrocal, Fishbach, David Fenech… Les connaisseurs y reconnaîtront un continent hétéroclite et underground où l’expérimentation prévaut sur toute autre considération. Les merveilles n’y sont pas rares. On y entendrait une sorte de retour à une origine sonore de leur art qui confine à la plus extrême sophistication. Michel Zumpf, autopromu mixeur de ces formes lancinantes, les couple à moult citations littéraires et les dispose sur un échantillonnage de vues simples suggérant à leur tour un monde intérieur foisonnant et complexe. Huître en gros plan, morceau de viande qu’on découpe, jeune fille à chapeau déclamant, manège dans la nuit, titres de livres chers, affiches de propagande, paysages ventés et architectures… Cette archivistique intime et ésotérique témoigne d’une conception de l’art plus que jamais fondée sur l’élection, la beauté, la distinction. Assumant le risque de laisser des spectateurs à quai, l’invitation au voyage se considère.

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