« Olive, enfin » : l’irrésistible petit théâtre d’Elizabeth Strout

L’écrivaine américaine Elizabeth Strout, en 2014.

« Olive, enfin » (Olive, Again), d’Elizabeth Strout, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Brévignon, Fayard, 362 p., 22 €, numérique 16 €.

L’existence apparemment paisible d’une professeure de mathématiques retraitée, veuve depuis peu, dans une petite ville américaine de bord de mer, mérite-t-elle qu’on lui consacre un roman ? La séduction irrésistible d’Olive, enfin, d’Elizabeth Strout, répond brillamment à cette question. Strout y retrouve le personnage éponyme d’Olive Kitteridge (Ecriture, 2010 – prix Pulitzer 2009), cette femme étrange, bourrue, et profondément anticonventionnelle, qu’elle accompagne dans ses pérégrinations vicinales à travers les rues et les décennies. On se laisse prendre par ce récit, discrètement virtuose, comme on resterait à discuter des heures entières, à bâtons rompus, de tout et de rien, avec un vieil ami. Situations et personnages, passés au travers du regard aiguisé de l’héroïne, défilent, nimbés d’un humour tendre et désabusé.

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L’unité qui se dégage de ces tranches de vie esquissées avec grâce ne naît pas seulement de la sociologie de la petite ville de Crosby (Maine) retracée par cercles concentriques autour d’Olive. Le fil secret qui relie les figures de ce petit théâtre est constitué par ces moments de vérité qui transpercent brièvement le tissu des masques sociaux et des convenances, hilarants ou terribles. C’est une jeune femme qui annonce, entre la poire et le fromage, à ses parents médusés qu’elle gagne sa vie en accomplissant les fantasmes masochistes de clients consentants. C’est Olive qui s’exclame dans une brocante pittoresque : « Bon dieu, j’ai assez vu de conneries pour aujourd’hui. » Une jeune femme qui observe, sur un lit d’hôpital, sa mère endormie, une peluche dans les bras, et a brièvement « l’impression que sa mère sortait d’un film de science-fiction et que son corps – son essence – avait été capturé ». Ou encore deux femmes plus toutes jeunes qui discutent dans une cuisine : « Je parle beaucoup trop de mes petits-enfants. Oui, beaucoup trop, répondit Margaret. Helen n’en revint pas, et sentit une bouffée de chaleur lui monter au visage. »

Instants apparemment insignifiants

Par-delà la satire sociale, c’est la substance même de la vie, dans sa rudesse imprévisible, qui intéresse la romancière. Strout manipule la chronologie avec une virtuosité déroutante, immobilisant des instants apparemment insignifiants, puis bondissant soudain à travers des années ou des décennies. Les épisodes désespérés alternent avec des poussées soudaines d’émerveillement, loin des périples mensongers des tour-opérateurs : « C’était le mois de novembre. La neige n’était pas encore tombée (…), et le soleil qui brillait ce mercredi-là révélait le monde dans sa terrifiante beauté. »

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