« On peut se demander si le combat français pour préserver la salle des plates-formes n’est pas celui d’un village gaulois. »

La façade des locaux hollywoodiens de Netflix, à Los Angeles, en juillet 2018.

Comme l’a dit Jacques Chirac, un jour de grande forme, « les emmerdes, ça vole toujours en escadrille ». C’est vrai pour le cinéma français. Près d’un habitué sur deux rechigne à retourner en salle. L’afflux de films, longtemps gelés par la pandémie, tourne au jeu de massacre et provoque des crispations entre programmateurs. La culture de canapé, dopée par les écrans domestiques, est installée. Et voilà que Netflix, son meilleur ennemi, avec 210 millions d’abonnés dans le monde, vient de créer une zizanie dans ses rangs. Un psychodrame qui cache des nuages bien plus importants à l’horizon.

La plate-forme américaine souhaitait présenter, autour de la mi-décembre, certains de ses nouveaux films dans une dizaine de salles classées Art & Essai. Avant de les offrir à ses abonnés. Il ne s’agissait plus d’avant-premières pour des invités, comme Netflix a pu en faire, mais de projeter un film plusieurs fois pendant une semaine, devant un public large qui paie sa place.

C’était inédit. Au point de constituer une entorse au principe qui veut qu’un film projeté sur grand écran doit attendre trois ans avant d’être proposé par une plate-forme pour abonnés. Cette règle vise à protéger les salles en leur assurant une large fenêtre d’exclusivité, et, plus largement, à défendre la diversité des films, notamment ceux plus proches de la réflexion que du divertissement. Pour beaucoup, cet événement visait à faire entrer le loup Netflix dans la bergerie. « Un suicide », a-t-on entendu. Devant l’indignation, l’événement sera réduit à deux lieux institutionnels, la Cinémathèque française, à Paris, et l’Institut Lumière, à Lyon.

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Légitimité artistique

Incident clos ? On verra. Mais l’enjeu de fond est toujours là. Qui touche au rôle et au pouvoir de la salle, et à la façon dont Netflix veut l’utiliser. La plate-forme en a besoin, pour gagner en légitimité artistique. Elle en a besoin seulement pour ses films les plus prestigieux (sa vitrine) et pas longtemps – quelques jours – afin qu’ils fassent parler, donnent envie, obtiennent des prix dans des festivals. Dans le but de favoriser l’essentiel, qui se joue ensuite : attirer le plus possible d’abonnés sur la plate-forme.

Deux films parmi d’autres, que Netflix prévoyait de projeter dans une poignée de salles françaises en décembre, ont ce profil. Le Pouvoir du chien, de Jane Campion, première femme à avoir obtenu la Palme d’or à Cannes (en 1993), est une des œuvres les plus attendues de l’année – Netflix l’offrira à ses abonnés le 1er décembre.

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