Opéra : à Aix-en-Provence, Kaija Saariaho se joue de « l’innocence » dans un bouleversant chef-d’œuvre

« Innocence », de Kaija Saariaho, mise en scène de Simon Stone, au Festival d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) en 2021.

C’est beau, une salle dressée d’un seul élan, la dernière note éteinte – étreinte, pourrait-on dire, tant la création d’Innocence, ce 4 juillet, a tenu en haleine, près de deux heures durant, le public du Grand Théâtre de Provence. Huit années de travail, dont trois pour la seule écriture : avec ce cinquième opus lyrique, dont la création mondiale a été différée d’une saison en raison de la pandémie de Covid-19, la compositrice Kaija Saariaho (68 ans) livre un chef-d’œuvre, qui s’inscrit d’emblée dans l’histoire de l’opéra. Un sourd grondement dans l’extrême grave, des lames menaçantes de basson et de clarinette basse, des fulgurances de percussions énoncent le drame qui va peu à peu se nouer et se dénouer sur le palpitant livret de l’écrivaine d’origine finno-estonienne, Sofi Oksanen, secondée par Aleksi Barrière, le fils de la compositrice.

Sur le plateau, un décor tournant en forme de Rubik’s Cube, intégrant deux situations scéniques, apparemment sans lien, qui vont progressivement se superposer : une fête familiale de mariage entre le jeune Finlandais Tuomas et sa fiancée roumaine, Stela, et un drame collectif, vécu dix ans auparavant, dont la résurgence prendra le truchement d’une serveuse d’origine tchèque, Tereza, engagée en extra au dernier moment. Sa fille, Marketa, a fait partie des victimes de ce lycée international, où une tuerie de masse a fait dix morts, dont un enseignant.

Tous les états de la voix

Dans cet opéra cosmopolite, dont l’écheveau linguistique rassemble neuf langues (anglais, français, allemand, espagnol, roumain, tchèque, finnois, suédois et grec), Kaija Saariaho explore habilement tous les états de la voix – de la simple parole au chant lyrique, du monologue au bel canto. Entre les deux, des formes hybridées, entre théâtre et musique.

Du flux précipité des survivants, étudiants allemand, grec ou espagnol, à la lenteur pernicieuse de l’étudiante française, Iris, amie et complice du tueur, savourant chaque mot avec volupté (Julie Hega), en passant par l’introspection parlé-chanté de l’Enseignante percluse de culpabilité (remarquable Lucy Shelton), qui n’a rien vu venir de cet élève fasciné par les tueurs en série dont les copies regorgeaient de bizarreries. Au centre, la figure singulière de la jeune Marketa, mi-ange mi-démon, timbre juvénile et vocalité animale, dont la technique, liée au chant folklorique scandinave, est l’un des éléments les plus saisissants de la partition (incroyable Vilma Jää).

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C’est elle, la fille morte de Tereza (seule disparue scéniquement incarnée), à qui sont confiés quelques-uns des moments-clés du récit. Elle qui moquera dans une petite chanson le visage du garçon disgracié, donnant le signal de son harcèlement collectif dans les toilettes de l’établissement, passage à l’acte dont les vidéos fermenteront l’humiliation vengeresse du tueur. Elle aussi qui abondera une nécessaire résilience, demandant à sa mère qui n’a cessé depuis dix ans de ritualiser sa présence, de la laisser – enfin – partir. « Mami, pristi rok, mi uz darek k narozeninam nekupuj. Mami, nech me jit » (« Maman, l’année prochaine, ne m’achète pas de cadeau d’anniversaire. Maman, laisse-moi partir »).

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