Opéra : un saisissant « Requiem humain » dans l’ancienne base sous-marine de Bordeaux

« Requiem humain » d’après « Ein deutsches Requiem », de Brahms, au Festival Pulsations à Bordeaux.

Né en 2020 de la frustration engendrée par des mois de silence liés à la pandémie, le festival Pulsations, cet antidote imaginé par le chef d’orchestre Raphaël Pichon, a tenu sa deuxième et féconde édition (du 30 juin au 18 juillet) dans de nombreux lieux bordelais pour la plupart inusités.

Parmi eux, l’impressionnante base sous-marine construite par les Allemands sous l’Occupation, entre 1941 et 1943, dont le toit de plus de cinq mètres d’épaisseur résista au pilonnage des bombardements alliés. Une calme marina, des pêcheurs, une guinguette branchée avec bar, bac à sable et boulodrome, ainsi que le Mémorial des républicains espagnols – plus de 3 000 réfugiés furent réquisitionnés pour sa construction – bordent aujourd’hui le mastodonte dont la lente désaffection a été partiellement stoppée par un nouvel espace culturel, baptisé Bassins de Lumières, venu s’immerger au printemps 2020 dans quatre des cales d’eau, qui composent les onze alvéoles. Mais c’est l’obscurité qui attend le visiteur au centre d’énormes cavités tandis que des poissons de la Gironde s’ébattent sous les projecteurs.

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Dans ce lieu chargé de deuil par l’histoire, Raphaël Pichon a programmé une version scénique du Deustches Requiem de Brahms élaborée par Jochen Sandig et créée par la compagnie Sasha Waltz & Guests à Berlin en 2012. La musique n’a pas commencé : sur un passage entre deux miroirs d’eau sombre, le baryton Konstantin Krimmel et la soprano Sabine Devieilhe, sobrement vêtue d’un fourreau blanc, cheveux blonds dénoués, avancent lentement l’un vers l’autre, puis repartent et reviennent, aimantés, mimétiques Orphée et Eurydice, se rapprochant et s’éloignant au gré des marées, l’estran des noces, le jusant des enfers.

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Raphaël Pichon se promène dans la foule, rassemblant peu à peu ses choristes tandis que, sur un podium mobile, le pianiste Tanguy de Williencourt a pris place devant le grand Steinway noir. « Selig sind, die da Leid tragen » (« bienheureux les affligés car ils seront consolés »), trente-quatre voix ont élevé une coupole de sons, conviant les spectateurs à déambuler avec eux. La sensation est intense, qui fait venir les larmes aux yeux derrière les masques. Croiser un ténor, être rattrapé par une basse, pris un instant entre une soprano et une voix d’alto : cette nage sous-marine dans la polyphonie est d’autant plus saisissante que la mise en place musicale, sous la houlette du chef d’orchestre, est de bout en bout remarquable.

Grâce absolue

La marche funèbre du « Denn alles Fleisch, es ist wie Grass » (« car toute chair est comme l’herbe ») a ébranlé une procession qui porte haut le corps de Sabine Devielhe, suivi par un piano catafalque tiré par des cordes de chanvre. Tout le monde traverse les bassins de l’Achéron avant d’atteindre un second espace. La dépouille repose en bas des gradins. En haut, le « veuf », inconsolable. La promesse finale de l’allégresse et de la béatitude ramène tout le monde au point de départ.

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