Outre-Manche, le gazon anglais n’a plus la cote

Une pelouse du parc de Greenwich, à Londres, le 30 mars 2021.

Dans un cimetière de Londres, à l’abri des regards, se trouve un recoin secret. Ce printemps, des orchidées sauvages y ont poussé. « Mais je ne révélerai jamais l’emplacement », assure Sebastian Dunnett, en charge de l’écologie à Hammersmith et Fulham, un borough de l’ouest de la capitale britannique. Les précieuses fleurs ont été la surprise venant couronner la stratégie suivie par M. Dunnett. En mai, sous son impulsion, la mairie n’a tondu aucun de ses parcs et espaces publics, qui représentent quand même 17 % de la surface de la municipalité. Progressivement, les herbes ont grandi, les fleurs sauvages aussi, et la biodiversité enfouie dans les terres a enfin eu l’occasion de s’exprimer.

En refusant de sortir les tondeuses, la mairie d’Hammersmith et Fulham a rejoint cette année « No Mow May » (« pas de tonte en mai »), une grande initiative lancée par l’association Plantlife il y a trois ans. Plus d’une trentaine de municipalités, environ 10 % du total du pays, y ont participé cette année. Plusieurs milliers de Britanniques ont fait de même dans leur propre jardin.

Une herbe follement entretenue

Mais il a fallu prendre des précautions. La mairie a planté des panneaux indiquant que la pousse de l’herbe était volontaire, visant à renforcer la biodiversité et les insectes pollinisateurs. Pas question de donner l’impression que les lieux étaient laissés à l’abandon.

« Si ça ne tenait qu’à moi, je laisserais l’herbe pousser partout » – Sebastian Dunnett, chargé de l’écologie à Hammersmith et Fulham

La police n’était pas favorable à l’idée non plus : il est plus facile de cacher des choses dans les herbes hautes, et elle craignait des comportements antisociaux. « Si ça ne tenait qu’à moi, en tant qu’environnementaliste, je laisserais l’herbe pousser partout, mais il est évident que les espaces verts ont différents usages, explique M. Dunnett. Désormais, on laisse pousser l’herbe dans les endroits moins utilisés des parcs, mais on coupe là où les gens veulent faire des pique-niques ou jouer au foot. » Au-delà de mai, l’idée n’est de toute façon pas d’interdire la tonte, mais simplement d’en réduire la fréquence. Car on ne rigole pas avec son carré d’herbe au Royaume-Uni, qui aime à se décrire comme une « terre verte et plaisante », poussant même le vice jusqu’à jouer au tennis dessus.

Dans les banlieues anglaises se déroule une intense et muette concurrence à celui qui aura le plus beau jardin. On jette des regards discrets par-dessus les palissades en bois pour voir si l’herbe est effectivement plus verte de l’autre côté. Les codes y sont subtils, note Kate Fox dans son livre d’anthropologie Watching the English (éd. Hodder & Stoughton, 2005, non traduit) : « Les jardins des hautes classes sociales ont tendance à paraître plus improvisés, plus naturels […]. Cela peut demander beaucoup d’efforts et de temps pour y arriver […], mais cela ne doit pas se voir. » Une herbe folle n’est donc tolérée que si elle est clairement volontaire.

Il vous reste 24.47% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.