« Palma africana », de Michael Taussig : l’huile de palme ou l’humanité

Graines de palmier à huile.

« Palma africana », de Michael Taussig, traduit de l’anglais (Australie) par Marc Saint-Upéry, B42, « Culture », 280 p., 23 €.

Il est des livres dont le sujet harponne instantanément le lecteur. C’est le cas du nouvel essai de Michael Taussig, Palma africana, en référence au nom courant du palmier à huile (Elaeis guineensis) en espagnol. L’enquête entend démontrer que l’exploitation de cet arbre serait l’équivalent postcolonial de celle de la canne à sucre, avec sa palanquée de conséquences économiques, sociales et écologiques.

L’anthropologue australien, qui arpente depuis plus d’un demi-siècle les terres colombiennes, nous entraîne à Isla de Papayal, misérable village du nord-est, enclavé entre la forêt et les marais – un ancien site de transit de la cocaïne. La population est privée d’accès aux terres domaniales, qui lui ont pourtant été attribuées, et ses cultures ont été détruites par les paramilitaires pour laisser le champ libre aux grands propriétaires, planteurs de palmiers à huile. Il faut savoir que, dans ce hameau de 144 maisons sur pilotis, il n’y a ni représentants des forces de l’ordre, ni service postal, ni ligne téléphonique. Les paramilitaires y jouent librement de la gâchette et opèrent aussi à la tronçonneuse. « Trente ans de violence paramilitaire ont démembré tout à la fois les terres et les corps », écrit Taussig.

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Alors, les paysans tentent péniblement de résister en créant une association, soutenue par deux juristes bénévoles, des ONG étrangères et des subventions. Quant au bilan économique, il n’est guère plus réjouissant : des enfants en grande partie dénutris, une population qui survit grâce à l’argent public, à des programmes alimentaires ou encore aux rares produits de la pêche, tandis que la biodiversité est mise à mal par les opérations de drainage.

« Pratique serpentine de l’écriture »

L’ethnographie très précise du quotidien de ces Colombiens apporte d’indéniables éléments de compréhension sur leurs conditions de vie. Néanmoins, l’auteur a choisi d’intercaler dans ces précieuses descriptions des considérations personnelles à visée littéraire. Postulant qu’il « n’est pas question de penser d’abord et d’écrire ensuite », Taussig revendique à plusieurs reprises le statut d’écrivain, en s’essayant à un style expérimental. Las, sa « pratique serpentine de l’écriture », qu’il place « au rang des pratiques chamaniques d’imitation », ne convainc pas. La quête esthétique justifie-t-elle de s’affranchir de toute exigence d’intelligibilité ?

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