Pancarte « Mais qui ? » : « L’antisémitisme auquel nous sommes confrontés avance en oblique, il prend des détours »

Cette pancarte arborant des codes antisémites, brandie à Metz lors d’une manifestation contre le passe sanitaire, a suscité les réactions indignées d’une partie de la classe politique, dont celle du ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, qui l’a condamnée sur son compte Twitter.

Stupeur, dégoût, incompréhension… lors des manifestations anti-passe sanitaire, dimanche 8 août, à Metz, une pancarte brandie par l’ancienne candidate du Front national Cassandre Fristot, intitulée « Mais qui ? », émaillée de plusieurs noms essentiellement juifs, a suscité l’émoi de la classe politique et des associations antiracistes.

Cette question rhétorique, « qui ? » est devenue, en quelques semaines, un code antisémite, depuis qu’elle a été adressée avec insistance sur CNews à l’ancien général Dominique Delawarde, qui affirmait, sans vouloir prononcer le mot « juif » que les médias étaient contrôlés par « la communauté que vous connaissez bien ». Jusqu’à être reprise dans une manifestation contre les restrictions.

Rudy Reichstadt, fondateur et directeur de l’observatoire du complotisme Conspiracy Watch, s’inquiète de la perméabilité des discours contestataires à cet antisémitisme qui ne dit pas son nom, et dont l’existence est minimisée.

Est-il possible d’avoir des doutes sur le caractère antisémite de cette pancarte ?

Non, clairement. D’autant qu’il s’agit d’une pancarte parmi bien d’autres du même type, dont une promettant aux juifs un voyage en train « grâce à la révolte des Gentils ». Cette interrogation, « qui ? », fait partie des éléments de langage qui tournent sur le Web antisémite depuis quelques semaines.

L’antisémitisme ici est transparent. Il suffit d’avoir une légère familiarité avec ce type de discours pour s’apercevoir qu’il s’agit de désigner les juifs en esquivant, bien maladroitement, le reproche en antisémitisme. Il y a une quinzaine d’années, l’écrivain antillais Raphaël Confiant, dans un texte venant prendre la défense de Dieudonné, se proposait déjà de parler des juifs comme des « innommables ». Avec cette idée qu’on n’aurait soi-disant pas le droit de nommer les juifs sans être immédiatement accusé d’antisémitisme.

En réalité, ce tabou n’existe que dans la vision du monde paranoïaque des antisémites. Rien ni personne n’empêche de parler des juifs. Mais désigner une poignée de juifs à la vindicte en leur attribuant toutes sortes de crimes imaginaires ou en les accusant de contrôler les médias, l’économie ou la politique, cela, oui, c’est de l’antisémitisme. Et le plus banal qui soit.

De nombreux opposants au passe sanitaire contestent l’interprétation qui en est faite, arguant que cette pancarte ne cible pas spécifiquement les juifs en général, mais des personnalités précises, dont certaines ne sont pas juives. Cette objection vous paraît-elle recevable ?

Au centre de cette pancarte est écrit le mot « traîtres ». Or, ce qu’il faut comprendre, c’est que l’antisémitisme considère les juifs comme les membres d’un vaste complot, c’est-à-dire comme des traîtres congénitaux, précisément. C’est sans doute là un héritage de l’antijudaïsme chrétien, qui fit de Judas le « traître » par excellence.

Si je devais le dire en d’autres termes : il n’y a pas beaucoup plus antisémite que cette pancarte

Ce que nous enseigne aussi la longue histoire de l’antisémitisme, c’est que ses attaques n’ont jamais exclusivement visé des personnes juives. Non seulement l’antisémitisme invente des juifs en grossissant la part d’identité juive, même extrêmement ténue, que peut avoir tel ou tel individu – voire en misant sur un faciès ou un patronyme simplement plausibles –, mais il s’en prend aussi aux « enjuivés », c’est-à-dire aux prétendus complices des juifs en trahison. C’est Emile Zola caricaturé en porc dans la presse antisémite pendant l’affaire Dreyfus. C’est le thème du complot « judéo-maçonnique », où les francs-maçons sont présentés comme les marionnettes des juifs en même temps que des représentants de « l’anti-France ». Cette pancarte égrène les noms Rothschild, BHL, Attali, Soros, Drahi, etc. Tous sont des cibles récurrentes de la propagande antisémite depuis des années – et, s’agissant des Rothschild, depuis le XIXe siècle.

De sorte que cette pancarte n’est pas antisémite de manière contingente : je trouve qu’elle est au contraire, dans sa lâche ambiguïté et dans sa désignation de boucs émissaires littéralement démonisés (la première lettre du mot « qui » est par exemple affublée de deux cornes, les attributs du diable), très emblématique de la passion antijuive. Si je devais le dire en d’autres termes : il n’y a pas beaucoup plus antisémite que cette pancarte.

Peut-on imaginer que dans la foule des antirestrictions, certains n’aient pas conscience d’être en présence de marqueurs antisémites ?

Oui, bien sûr. On ne peut pas se départir à cet égard d’une forme de charité interprétative. Il faut admettre que, pour une partie du public et sans doute aussi pour une partie des manifestants, les références et allusions que contient cette pancarte ne vont pas de soi. C’est pourquoi il est important d’en parler et de ne pas traiter cette affaire comme un faux problème, une bulle créée artificiellement par les médias.

L’antisémitisme est un univers de symboles et de signifiants en perpétuelle évolution. C’est aussi une sociabilité. Cette pancarte joue sur une forme de connivence en s’adressant à ceux qui sont à même d’en saisir le sens crypté. A tous les autres, elle fournit, comme dans un jeu de Cluedo, un certain nombre d’indices, leur laissant le soin de relier les points par eux-mêmes.

De nombreux manifestants assurent au contraire se positionner du côté de la « résistance » au nazisme, parlent de « paSS » ou de « passe nazitaire », et associent celui-ci à l’étoile jaune, qui serait la prémisse d’un comportement totalitaire. Comment expliquer la coexistence de deux discours aussi incompatibles ?

C’est un paradoxe qui n’est peut-être qu’apparent. On peut trouver contradictoire que cohabitent, dans ces cortèges antivax ou anti-passe sanitaire, des personnes identifiant leur sort à celui des juifs pendant la seconde guerre mondiale et d’autres accusant les juifs d’être à la source du Mal.

On peut aussi y voir une logique sous-jacente : en rapprochant le sort réservé aux non-vaccinés (quelques légers désagréments) de celui des juifs sous l’Occupation, on suggère que la situation d’hier (le nazisme) se répète ici et maintenant – ce qui est inepte –, mais aussi que les persécutions antijuives n’étaient finalement pas si terribles qu’on le dit. Or, la relativisation du crime est toujours la première étape d’une entreprise d’effacement du crime.

Certains arguent qu’il ne s’agit pas de minimiser la gravité de la Shoah, mais d’avertir que celle-ci a commencé par des signes distinctifs – ignorant que l’instauration de l’étoile jaune date de 1941. N’y a-t-il pas un problème de méconnaissance de l’histoire ?

La date à laquelle le port de l’étoile jaune fut imposé est, je crois, secondaire ici. Dans cette manie consistant à essayer de capter la mémoire du génocide des juifs ou celle de l’apartheid, il y a un cynisme dénué de tout scrupule. Quant à ceux qui reprennent à leur compte ce genre d’analogies historiques par pure ignorance, on ne saurait trop leur conseiller d’ouvrir des livres.

Mais ce n’est pas seulement l’ignorance historique qui se donne à voir ici. C’est aussi un analphabétisme politique tout aussi inquiétant à un moment où de vrais régimes autoritaires, aux portes mêmes de l’Europe, éliminent purement et simplement leurs opposants. La méconnaissance crasse de ce que fut le totalitarisme est le soubassement d’un recul de la culture démocratique, laquelle commence par savoir distinguer démocratie et dictature. Comment ne pas voir que la liberté de crier impunément toutes les semaines à la « dictature sanitaire » n’est justement possible que parce que nous ne vivons pas sous un régime dictatorial ?

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Par rapport au complotisme antisémite des années 1920, comment caractériser celui auquel nous sommes confrontés ? Il semble plus minoritaire, mais également plus insidieux.

Ce qui se manifeste est un antisémitisme d’après Auschwitz, c’est-à-dire un antisémitisme honteux et, pour cette raison, largement inhibé. Plus personne ou presque ne se revendique ouvertement antisémite, comme on le faisait à l’époque de l’affaire Dreyfus. L’antisémitisme auquel nous sommes confrontés avance donc en oblique, il prend des détours. L’un de ses masques les plus connus est celui de l’antisionisme. Mais il se dissimule aussi fréquemment derrière la contestation du « mondialisme » ou de ce que la complosphère appelle désormais le « covidisme ».

L’antisémitisme n’a pas de débouché électoral aujourd’hui en France, mais il tue et pourrait encore tuer

Cet antisémitisme est assurément minoritaire dans l’opinion, mais il se déploie sans frein sur les réseaux sociaux. Une récente étude britannique montre que 90 % des contenus antisémites signalés sur Facebook et Twitter ne sont pas modérés. Cela contribue à le normaliser, à en faire un élément familier du décor. Or, la banalisation de l’imaginaire complotiste et antisémite sur Internet a déjà des effets dans la réalité.

Il y a un an, après des mois de campagne antisémite contre elle et son époux sur Internet, Agnès Buzyn faisait par exemple l’objet d’un graffiti qui la présentait comme une « empoisonneuse de puits », accusation antijuive qui remonte au Moyen Age. Et l’on voit proliférer des mèmes antisémites sur des plates-formes très fréquentées par les jeunes. Par conséquent, même si l’antisémitisme reste marginal, il bénéficie de marges de progression réelles. Il n’a pas de débouché électoral aujourd’hui en France, mais il tue et pourrait encore tuer.

Est-ce la thématique très actuelle du complotisme qui a attiré les regards sur un reste d’antisémitisme marginal, ou assiste-t-on à une réelle résurgence de celui-ci ?

Les allusions contenues sur cette pancarte n’ont rien de nouveau. On en a vu d’autres du même acabit ces derniers jours et l’antisémitisme est présent dans le mouvement covidosceptique depuis le premier trimestre de l’année 2020, avec des accusations visant George Soros, Jacques Attali, les Rothschild ou Agnès Buzyn.

Comment peut-on défiler sans réagir aux côtés de gens qui, de manière répétée, brandissent ce genre de pancartes ?

Tout cela est en place depuis un an et demi maintenant et fait suite au mouvement des « gilets jaunes », où l’on observait là aussi, déjà, des propos, des slogans ou des pancartes qui témoignaient de sa très nette perméabilité aux théories du complot et de son incapacité à condamner clairement l’antisémitisme. L’antisémitisme occupe une place centrale dans la sous-culture complotiste contemporaine. Cela ne signifie pas que toutes les théories du complot sont dirigées contre les juifs – ce n’est pas le cas. Mais il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas constater qu’on finit presque systématiquement par retomber sur des représentations de ce type.

Quel discours adopter face à ce mouvement contestataire confusionniste ? Ses partisans les plus conspirationnistes voient déjà dans les accusations d’antisémitisme une tentative de diversion des médias…

Agiter le thème de la diversion, c’est encore une manière de minimiser le problème et de considérer que l’inquiétude à l’égard de l’antisémitisme – et d’un antisémitisme qui, j’insiste, n’a pas cessé d’être meurtrier – relève de la manipulation. Il ne faut rien céder à ce discours et expliquer que ce genre de dérapages engage la responsabilité morale de ceux qui les cautionnent par leur silence ou en leur cherchant des excuses. On ne peut évidemment pas réduire le mouvement des anti-passe sanitaire à ce qui est écrit sur cette pancarte ou à quelques dérapages violents. Mais comment peut-on défiler sans réagir aux côtés de gens qui, de manière répétée, brandissent ce genre de pancartes ?

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