Pap Ndiaye, un historien dans l’arène

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Publié aujourd’hui à 02h19, mis à jour à 16h14

Il aurait pu rester ce prof qui passe des vinyles de jazz à ses étudiants. Toujours en jeans, jamais de cravate, fluent en anglais, hyperpointu sur l’histoire sociale des Etats-Unis. « Il ambiance ses cours avec un côté MC [master of ceremony], témoigne sa collègue de Sciences Po l’historienne Emmanuelle Loyer. Les élèves adorent. » Un cousin d’Amérique, Noir mais pas tout à fait, cool en toutes circonstances. Ses modèles sont saxophonistes, écrivains – Aimé Césaire, le poète de la négritude, est son idole.

Mais Pap Ndiaye n’est pas musicien, « malheureusement », ni auteur de littérature – « ma sœur, Marie, a pris le job ». C’est un historien, dont la petite histoire a croisé la grande. « A 25 ans, j’ai réalisé que j’étais Noir », dit-il. C’était il y a plus d’un quart de siècle, sur un campus américain. Sa « noiritude », dirait-on aujourd’hui, ne l’a plus laissé tranquille.

Au printemps 2021, il sent l’appel du devoir. Emmanuel Macron réclame du sang neuf au Musée national de l’histoire de l’immigration. Inquiet des tensions identitaires qui montent en France depuis quelques années, il cherche un lieu, et une personne, pour apaiser le débat. « Un an avant la présidentielle, le président a voulu un changement symbolique au musée, explique Mercedes Erra, cofondatrice de l’agence de communication BETC et présidente du conseil d’administration du Palais de la Porte-Dorée. Un directeur médiatique, pacificateur, qui sortirait du sérail des conservateurs. »

« Boîte à chagrin »

Selon le sociologue Michel Wieviorka, la réalité serait très politique : « Le chef de l’Etat voulait ­lancer un signal politique pour contrebalancer les positions des ministres Jean-Michel Blanquer [éducation], Frédérique Vidal [enseignement supérieur] et Gérald Darmanin [intérieur]. » Tous trois ont notamment dénoncé ces derniers mois les « ravages de l’islamo-gauchisme ».

Pap Ndiaye, au Musée national de l'histoire de l'immigration, le 30 avril.

Pap Ndiaye, spécialiste de l’histoire des empires à Sciences Po, se porte volontaire : « A 55 ans, prof à l’institut depuis cinq ans, il était temps que je passe à une forme d’action », explique-t-il. Mais ses amis l’alertent. « On a tout de suite vu que c’était casse-gueule, confie l’une. Lui, non. Il disait qu’il devait y aller, que c’était une nécessité. »

Nommé le 11 février en remplacement d’Hélène Orain, l’historien sait que, sous sa splendeur Art déco, ce Palais de la Porte-Dorée, à Paris, est « une boîte à chagrin ». Les conservateurs de musée le surnomment « le cimetière des éléphants », pas seulement à cause des défenses en ivoire qui s’y trouvent. Erigé « à la gloire de la France colonialiste et civilisatrice », en 1931, le bâtiment est toujours l’emblème de l’Exposition coloniale qui s’est tenue cette année-là au bois de Vincennes, avec ses zoos humains et ses défilés de tirailleurs sénégalais. Un monument de propagande qui trône encore au milieu des palmiers, soixante ans après le démantèlement de l’empire.

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